— Alors, chérie, donnez-moi le bras, la nuit est tellement noire que vous pourriez buter !
Elle obéit ; et ils vont, à travers l’obscurité, sous la pluie qui reprend, échangeant de brèves paroles ; et leur course est si rapide que, en quelques minutes, ils atteignent les Passiflores. Guillemette, ranimée, s’élance dans le vestibule où tous sont encore réunis autour de M. Seyntis qui enlève sa pelisse ruisselante. Elle, sous son capuchon, est toute fraîche, les yeux brillants, de petits cheveux fous ébouriffés autour des tempes. Elle court à sa mère qui, délivrée de son angoisse, pleure à gros sanglots, assise sur une banquette, sans souci du décorum, malgré les baisers de Mad, les encouragements de son mari et les exclamations d’André dont les pronostics se sont trouvés vrais.
— Maman, ma pauvre maman, que je suis fâchée que vous ayez eu cette inquiétude, mais puisque rien de tragique n’est arrivé, soyons gais !… Et puis, maman, si vous saviez comme j’ai faim !…
La courte soirée est, en effet, joyeuse autant que l’a souhaité Guillemette. Mais René est gai, seulement en apparence, d’abord, parce qu’une brève réflexion de son beau-frère l’a impressionné désagréablement. Comme il lui disait quelle crainte ils avaient eue d’un accident grave, Raymond Seyntis a répondu, d’un étrange accent :
— Un bon accident qui, en une seconde, m’eût délivré de la vie ?… Mon cher ami, si je n’avais pas été avec Guillemette, vous n’auriez rien pu me souhaiter de meilleur !
Est-ce une boutade ?… Le cri involontaire d’un tourment qui se cache ?… Raymond Seyntis possède pourtant tout ce qui fait qu’un homme aime la vie… Alors ?…
Mais ce soir-là, René est incapable de s’appesantir sur cette question qui demeure, pour lui, secondaire. Obstinément, dans sa pensée calmée, un travail s’accomplit dont il a peur de voir la fin… Tant qu’il est au milieu de tous, l’impression est confuse. Mais quand il a regagné sa chambre, que le silence s’est fait dans la villa sans qu’il ait bougé du fauteuil où il s’est jeté pour réfléchir, le mystérieux travail d’analyse reprend en lui qui n’a jamais voulu se dissimuler la vérité. Pourquoi donc a-t-il eu cette terreur qu’un accident eût soudain enlevé Guillemette ?… Pourquoi a-t-il conscience que, durant les heures où il l’attendait, impuissant à la préserver, il eût sacrifié toutes les autres créatures pour que tout mal fût éloigné d’elle ?… Serait-ce donc qu’elle est devenue pour lui plus qu’une enfant, une jeune sœur très aimée ?
— Mais ce serait insensé !… Insensé ! répète-t-il, se dressant hors de son fauteuil et se prenant à arpenter la pièce comme il fait quand une préoccupation grave bouleverse sa maîtrise de lui-même. Pour cette petite, je suis seulement un oncle, rien qu’un oncle, un vieil oncle ! Elle rirait et se moquerait gentiment de moi, si je m’imaginais de prétendre à quelque chose de plus !… Et Marie !… comme elle dirait que j’ai abusé de sa confiance et me trouverait ridicule de m’être laissé griser, comme un gamin de vingt ans, par le charme d’une fillette !…
René éprouva la sensation de stupeur d’un être qui, soudain, voit devant lui un abîme insoupçonné. Parce que, toujours, il a été, avant tout, un homme d’action, de travail, scrupuleusement fidèle aux principes que sa conscience reconnaissait, dont la pensée était ferme et droite, l’âme étrangère aux complications sentimentales ; parce qu’il n’a jamais songé à s’observer vivre, il n’a pas vu vers quelle tentation il allait, pour s’y heurter fatalement.
Et maintenant que faire ?…