Que faire ? Mais la seule chose raisonnable, celle qui s’impose, sans discussion possible. Partir, s’en aller, oublier une petite fille qui ne songe guère à lui, qui ne possède ni ses goûts, ni ses idées, surtout qui est trop jeune, oh ! bien trop jeune pour lui…; coûte que coûte, guérir de cette folie !… — car il n’est pas d’autre nom pour le sentiment qui l’a envahi sans qu’il en ait conscience… Loin d’elle, distrait d’elle, revenu à sa vie d’antan, il retrouvera nécessairement la pleine possession de lui-même et l’incompréhensible ivresse se dissipera ; d’autant plus vite, qu’il y emploiera sa forte volonté.

Forte ?… Il se la figurait ainsi…, comme il se croyait sûr de son cœur. Il s’en allait dans la vie, orgueilleusement confiant en la réalisation de sa destinée qu’il prétendait faire selon les idées qui ont toujours gouverné sa vie. Et parce qu’une enfant s’est trouvée sur son chemin, tous ses desseins se sont écroulés, pareils à des collines de sable qu’un souffle bouleverse.

Plus René réfléchit, et plus il est dominé par une humilité et un découragement qu’il n’a jamais encore connus. A quoi donc lui a servi de s’être fait, depuis des années et des années, une loi inflexible d’accomplir toujours strictement les plus petits comme les plus grands devoirs ? Qu’y a-t-il gagné, sinon de devenir trop absolu dans ses jugements ; d’avoir, comme dit Guillemette, la sagesse intransigeante ; de s’être accoutumé à embarrasser sa vie de scrupules plus ou moins inutiles… Et aujourd’hui encore de jouer peut-être son bonheur par une conception trop étroite de ce qu’il doit faire…

Des heures et des heures, René songe ainsi, désemparé, scrutant son passé, puis l’avenir auquel il rêve, hanté par le souvenir de la minute où Guillemette était sur sa poitrine, confiante et tendre comme une enfant qui se sent infiniment aimée…

XVIII

— Enfin vous voilà ! oncle. Ce n’est pas bien de m’abandonner ainsi pour votre dernier jour à Houlgate !… Si vous voulez que je vous pardonne, venez encore une fois faire un peu de footing avec moi ?…

Et Guillemette regarde René Carrère avec l’expression câline et confiante qui l’attire invinciblement vers elle. Sous couleur de renseignements à préciser, il a, en effet, passé une partie de l’après-midi à Trouville, et, le soir même, il quitte les Passiflores pour aller faire, avec un camarade, l’excursion projetée dans le Midi, à Biarritz. Il n’hésite jamais à accomplir une résolution prise, même au prix d’un effort pénible. Quand il a fait part de ce dessein à sa sœur, elle a vivement protesté, redoutant que ce départ inattendu n’ait été motivé par sa regrettable sortie lors de leur conversation sur les de Vausennes. Il l’a facilement tranquillisée. Comme elle n’use pas de prétextes, même en sa vie mondaine, elle croit toujours à la sincérité des assurances qu’elle reçoit. A son beau-frère, il n’a eu aucune explication à donner, car dès le lendemain de l’inoubliable promenade en auto, Raymond Seyntis est reparti à l’aube pour Paris.

Quant à Guillemette, elle a écouté, sans dire un mot, les détails qu’il a donnés à table sur son projet, de cet accent un peu bref qui trahit une résolution bien arrêtée. Ensuite, elle n’a fait aucune allusion même à ce départ, qu’elle a paru accepter comme tout naturel, la laissant indifférente. Et ce silence a été singulièrement dur à René. Sa conviction s’en est affermie, qu’il agissait pour le mieux en voulant la guérison. Sous des prétextes divers, il a fui Guillemette pendant les quelques jours où il lui fallait encore séjourner aux Passiflores ; il a cherché la solitude des sentiers que les pluies de septembre font déserts ; et il y a marché, droit devant lui, au hasard des chemins, exaspéré contre lui-même, maudissant son congé qui lui a donné le loisir de devenir ainsi ridiculement sentimental, et son dédain de se distraire comme les autres jeunes hommes, par les plaisirs qui leur permettent d’attendre le mariage. Il a pensé à demander d’être immédiatement remis en activité, avant même la fin de son congé, à solliciter une garnison lointaine, au lieu du poste qui l’attend à l’état-major de Paris et le rapprochera forcément d’elle

Et puis, le jour du départ arrivé, après de sombres heures à Trouville, morose et odieux dans le désarroi de la saison finissante, il a repris le train pour Houlgate qu’il doit quitter dans la soirée ; et il s’en est allé vers la plage, parce que le soleil couchant est très beau, parce qu’il sait — oh ! faiblesse ! — que Guillemette aime à venir le voir descendre dans la mer. Il s’est dirigé vers la tente où Mademoiselle travaille, surveillant Mad. Et elle aussi est là, debout, regardant le flot qui monte sur le sable, cambrée dans sa vareuse de laine rouge, les plis de sa jupe soulevés un peu par la brise sur les pieds fins, fermement posés. Des cheveux volètent autour de ses tempes, sous son feutre gris pâle, où palpitent de longues ailes.

Une exclamation de Mad lui fait tourner la tête. Elle l’aperçoit. Aussitôt dans l’iris violet, luit ce regard qui l’attire invinciblement vers elle.