Car maintenant qu’il est loin, il juge plus froidement et ne peut s’illusionner sur l’accueil que, non seulement Guillemette, mais sa sœur, mais Raymond Seyntis lui-même feraient au sentiment qui est né obscurément en lui. Il ne lui reste donc, comme il l’a compris dès la première heure, qu’à se détacher d’un rêve fugitif, charmant et absurde dont il demeure stupéfait.
Il a beaucoup regardé en lui-même depuis qu’il a quitté les Passiflores et vécu seul. Et cette méditation lui a révélé un fait qu’il lui faut bien admettre : c’est qu’une insensible transformation s’est opérée en lui. Il n’est plus l’homme qui, quelques mois plus tôt, arrivait en France, sûr de l’orientation de son avenir ; avant tout, passionné pour les choses de sa carrière, prompt à discerner la résolution à prendre et certain de rencontrer, à l’heure souhaitée, la femme qui réaliserait pour lui la compagne d’élection.
L’expérience est venue culbuter sa conception trop simple de la vie, sa foi orgueilleuse en la puissance de son vouloir et la rectitude de son jugement, la raide austérité de ses principes. Sous des influences neuves et subtiles, son horizon s’est élargi. Il est moins sévère aux autres. Mais lui-même s’est compliqué. Sa pensée plus souple aperçoit des nuances, des lumières, des ombres aussi qu’il ne concevait même pas ; et, par instants, il éprouve l’impression qu’un souffle chaud a passé sur son âme, y faisant fondre les glaces qui emprisonnaient son être moral, pour y éveiller la soif du printemps. Ni le travail, ni l’action, ni la claire ordonnance de sa vie ne lui suffisent plus. La solitude lui pèse. Il lui faut cette existence à deux que possèdent aujourd’hui presque tous ses camarades, qui en rend plusieurs éperdument heureux. Alors, seulement, cessera pour lui l’impression d’isolement, même parmi les siens, qui lui devient lourde à porter ; qu’il n’éprouvait pas, aiguë ainsi, quand il était loin de France, qui s’est abattue sur lui, quand il a compris combien Guillemette lui est devenue chère.
Et lui, si calme jadis, s’irrite maintenant de constater combien il lui est difficile de retrouver le serein équilibre de sa pensée, — parce qu’une lutte sourde, qu’il ne veut pas entendre, se poursuit en lui, entre la raison qui exige l’oubli et le cœur, rebelle devant un tel arrêt… Lutte qui devient peu à peu si pénible qu’il en arrive à souhaiter n’importe quelle diversion l’arrachant à lui-même.
Il a fui Luchon où est Nicole qu’il ne veut pas voir et Biarritz dont la brillante cohue exaspérait le sentiment de sa solitude ; et il est venu se réfugier dans la paix de Saint-Jean-de-Luz.
La jolie petite ville est toute souriante sous les frondaisons jaunissantes de ses arbres. La vigne vierge rougit les façades et ses branches s’enchevêtrent en berceau sous le bleu violent du ciel…
Mais René, tout à coup, cesse de voir l’horizon charmant et s’arrête court dans sa flânerie, à travers les rues vibrantes de soleil… Car devant lui, sous la flamme de son ombrelle de soie rouge, s’avance Nicole de Miolan, d’un pas nonchalant de promeneuse. Dans un panier passé au bras, elle porte une grosse gerbe de glaïeuls. Sa robe de toile blé semble la nimber de lumière. Sûrement, elle n’est pas une passante à Saint-Jean-de-Luz. Elle n’en a pas l’allure.
Les prunelles ardentes s’arrêtent soudain sur René et une surprise y jaillit… Tous deux, ils ont la même exclamation :
— Comment, vous êtes ici ?
Il ajoute :