Elle demande :

— Parlez-moi d’Houlgate, de la chère petite Guillemette…

L’obscur tourment frémit en lui… Et il répond par des mots brefs ; puis, en hâte, pour se fuir, il interroge à son tour :

— Nicole, qu’êtes-vous devenue depuis que nous nous sommes dit adieu aux Passiflores ? L’été vous a-t-il été bon… comme je le souhaitais tant pour vous ?

La bouche expressive se contracte une seconde ; et railleuse, Nicole jette :

— Bon ?… mon pauvre ami, que voulez-vous qu’il m’arrive de bon ?… Je dois m’estimer satisfaite qu’il ne se soit produit, à mon endroit, aucune catastrophe irréparable… Voilà tout !… Ce que j’ai fait cet été, après avoir quitté Houlgate ?… Rien d’intéressant, pour moi ni pour les autres ! De mon mieux, par tous les moyens qui me semblaient favorables à ce résultat, j’ai essayé de tuer le temps… C’est tellement long à remplir une journée quand on vit sans but !

Ces mots sonnent étrangement dans la petite rue paisible, striée d’ombres bleues et d’éclatants rais de soleil ; où les promeneurs circulent d’un pas flâneur ; où les gens du pays échangent, avec exubérance, des propos très simples. Nicole a parlé d’un accent de badinage ironique ; mais, dans sa voix, frémit cette amertume que René y a surprise bien des fois à Houlgate. Il a l’intuition qu’une désespérance absolue l’étreint affreusement et qu’il ne peut rien pour la sauver d’elle-même. Pourtant, il essaie, avec une sorte d’autorité affectueuse :

— Nicole, ce but que vous n’avez pas, donnez-le-vous !

— Et lequel voulez-vous que je me donne qui en vaille la peine ?… Tout ce que je puis faire est si inutile !… Ah ! oui, je sais… Il y a des gens très sages, très pondérés, à qui il suffit, pour être contents d’eux-mêmes et de l’existence, d’accomplir leur tâche quotidienne, si insignifiante soit-elle ! Il y a des femmes qui se consolent de ce qui leur manque en s’absorbant dans les œuvres pies… C’est qu’elles n’ont pas la misérable et égoïste soif de bonheur dont je ne suis pas encore parvenue à me désaltérer, quoique j’essaie tout ! pour y réussir…

— Peut-être parce que vous ne cherchez pas où il faut, fait-il machinalement, tandis que sa pensée s’attache aux dernières paroles de la jeune femme. Quel en est le sens ?… Serait-ce qu’elle a enfin réalisé son audacieuse résolution de recommencer sa vie, au seul gré de son désir ? Mais quoiqu’elle lui ouvre un peu de sa pensée, avec une hautaine indifférence de ce qu’il conclura, elle garde bien à elle le secret des jours qui viennent de passer pour elle… S’ils ont été doux à sa beauté, ce n’est pas l’apaisement qu’ils semblent avoir apporté à sa pauvre âme tourmentée…