— Ma petite fille, j’ai déjà beaucoup de bonnes œuvres à soutenir ; et celle-là ne me paraissant pas d’une nécessité évidente, je trouve plus sage d’en faire la petite économie.

— Oh ! maman, Mademoiselle n’est pas riche, nous avons la chance de l’être beaucoup !… Alors, nous n’avons pas le droit de faire des économies avec elle !

Les mots ont jailli de ses lèvres, avant même qu’elle ait réfléchi. Une imperceptible rougeur effleure, telle une flamme, le visage calme de Mme Seyntis. Mais comme elle juge tout à fait inadmissible que sa fille émette un propos qui ressemble à une observation, elle dit, un peu sèche :

— Tu parles comme une enfant, Guillemette, de ce que tu ignores. Il n’est pas de petites économies, retiens-le bien. C’est justement parce que nous avons de la fortune que nos charges sont très grosses… Et elles vont encore s’accroître, puisque la situation faite au clergé de France oblige tous les chrétiens à des sacrifices pécuniaires.

Guillemette regarde la pointe luisante de ses souliers et pense, — non sans un vague remords, — que les soucis de Mademoiselle la touchent beaucoup plus que les épreuves du clergé de France, auxquelles elle compatit avec une involontaire sérénité.

Mais un tel aveu serait d’un déplorable effet auprès de Mme Seyntis qui en serait scandalisée au dernier chef. Le front penché vers son métier, elle pique l’aiguille avec une sorte de nervosité ; et, sans que Guillemette ait dit un mot, un brin découragée de si mal réussir en sa diplomatie, elle reprend pour convaincre sa fille, pour se convaincre elle-même qu’elle a raison :

— En somme, Mademoiselle gagne honorablement sa vie. Elle n’a pas besoin que nous lui fassions la charité, j’en suis persuadée ; et, quoi que tu t’imagines, je ne sais à quel propos, elle est certainement très contente d’avoir un peu de liberté.

Guillemette serait ravie de pouvoir partager ces opinions optimistes ; mais elle garde, trop vif encore, le souvenir du regard, de l’accent de Mademoiselle. D’autre part, elle a l’intuition qu’il est sage de ne pas insister davantage pour ce soir. Et, d’un ton raisonnable, elle dit seulement :

— Maman, bien entendu, vous avez plus d’expérience que moi… Tout de même, j’ai l’idée que si vous pouviez faire du bien à Mademoiselle, cela porterait bonheur à André pour son examen !

Guillemette a jeté cela d’un air innocent. Mais, entre les cils, elle observe sa mère et voit que ses paroles ont enfin porté. Cet examen d’André, dont tout son amour maternel désire la réussite, est, en ce moment, le cauchemar des jours et des nuits de Mme Seyntis. Elle sait trop bien à quel point son cher petit cancre a besoin des lumières de l’Esprit-Saint, pour n’être pas prête à tous les sacrifices afin de les lui assurer, autant qu’il dépend d’elle. Guillemette s’en doute bien, et c’est pourquoi, en l’intimité de son cœur point égoïste, elle se réjouit d’avoir eu l’inspiration géniale de mettre en avant l’intérêt d’André.