Elle, Nicole, que pense-t-elle ?… Quel drame se joue en son esprit insaisissable. Est-ce l’apparition possible de son mari qui lui donne ce cœur frémissant dont René sent la fièvre dans ses silences comme dans ses moindres paroles, dans la caresse, l’éclair ou la rêverie de son regard ?… Jamais plus, elle n’a parlé de lui, après le brusque abandon du premier jour. Mais plus d’une fois, devant la soudaine apparition d’une silhouette d’homme, il a deviné en elle un tressaillement de tout l’être qui lui jette au visage une ondée de sang. Ses lèvres, aussitôt, ont eu cette contraction que René connaît bien maintenant et qu’il redoute ; car ensuite, elle devient silencieuse, repliée sur elle-même et elle demeure lointaine, tant qu’une circonstance extérieure ne la rejette pas hors de sa songerie, ramenant sur ses lèvres le sourire qui grise ainsi qu’un parfum trop pénétrant. Et si René est près d’elle, un peu bas, elle lui dit, d’un ton d’excuse :

— Ne m’en veuillez pas… Maintenant, je suis toute à vous…

Toute à vous ! Quelle ironie de lui entendre ces mots qui éveillent brutalement en lui le mauvais désir qu’il prétend ignorer. Il conserve l’altière confiance de pouvoir en demeurer maître, mais il ne peut empêcher sa pensée, surtout aux heures de la nuit où elle lui échappe, d’être hantée par les multiples visions de Nicole que ces quelques jours passés près d’elle semblent avoir imprimées en son être.

Il en a conscience et s’est surpris à répéter tout à coup les paroles de la sagesse : « Celui qui cherche le danger y périra… » Certes, ce n’était pas le danger qu’il cherchait, seulement l’apaisement, l’oubli… Et ne semble-t-il pas avoir réussi, puisqu’il ne voit plus le fantôme charmant et redouté qu’il a cru devoir impitoyablement écarter de sa vie ?… Alors, pourquoi s’attarder auprès de cette dangereuse Nicole qui est troublante comme un appel d’amour ?… Entre lui et elle, qui fut jadis la fiancée d’élection, il ne doit rien y avoir qui les abaisse l’un et l’autre.

Et voici que, tout à coup, René ne se sent plus assez protégé par sa seule volonté. Il entrevoit des abîmes dont il n’est plus aussi sûr de se garder… Car sa sévère conscience ne lui permet pas de s’illusionner sur la force et la nature de l’attrait qui l’emporte vers Nicole, — Nicole, dont il ne souhaiterait plus faire sa femme ! — S’il veut sincèrement se refuser à toute défaillance, il ne doit plus demeurer près d’elle !

Mais la soif qu’elle lui a donnée de sa beauté est si violente qu’à la seule idée de ne l’assouvir jamais, une misérable révolte crie en lui… Ah ! c’était insensé de s’exposer à pareille tentation… Quel monde entre ce qu’il éprouve pour Nicole et le sentiment que Guillemette éveillait en lui !

L’esprit tourmenté d’impressions complexes, il arpente la plage et tressaille de s’entendre tout à coup interpeller par M. d’Harbourg qui, suivi de sa dévouée épouse, accomplit sa promenade quotidienne, avant l’heure du déjeuner.

— Carrère, mon ami, allez-vous du côté de la villa ?… Oui ?… Eh bien, vous m’obligeriez beaucoup en disant à Nicole qu’elle me fasse envoyer tout de suite, chez le libraire, les livres que je veux changer ce matin, au cabinet de lecture. Ma femme a oublié de les prendre.

L’excellente Mme d’Harbourg n’a pas même l’idée de lui faire remarquer que lui, tout d’abord, eût pu songer à ses propres affaires. Elle est, au contraire, toute prête à s’excuser ; et docile, suit son compagnon qui, après quelques mots à René, reprend ses évolutions hygiéniques.

René s’en veut de la jouissance qui lui a fouetté le sang quand il a entendu M. d’Harbourg lui demander d’aller trouver Nicole… Et cependant, jusqu’à la minute où le domestique répond à sa question : « Oui, madame est chez elle », il est harcelé par la crainte qu’elle ne soit partie pour une de ces promenades solitaires où elle passe des heures.