René, hanté par les craintes qu’il lui faut cacher, passe ainsi une étrange soirée, entre la quiétude souriante de sa sœur, joyeuse de le revoir, insatiable de détails sur son voyage, et l’instinctive anxiété qu’il devine toujours latente chez Guillemette, malgré le réconfort qu’il sent lui apporter par sa présence.
Ah ! jamais, elle ne lui avait ainsi montré ce qu’il est devenu pour elle, l’ami par excellence, celui qui inspire la sécurité, la foi tendre, forte, apaisante. Et, silencieusement, il en éprouve un bonheur intense, — douloureux aussi, parce qu’il sait avec quel regard, quel recul de tout l’être, elle s’éloignerait de lui, si elle apprenait… Elle ne comprendrait guère que s’il s’est livré à Nicole, c’est parce qu’il l’aimait absurdement, pour mieux la fuir… Et elle aurait raison de le juger… comme il se juge.
Mais à cette heure du moins, elle ignore ; et elle ne lui refuse point la caresse de sa voix, de sa grâce, de sa jeunesse qui resplendit dans la capricieuse mobilité du visage.
Est-il possible que tout souvenir, toute inquiétude puissent ainsi s’engourdir en lui, jusqu’à l’oubli, parce qu’elle est assise à quelques pas de lui, sous la clarté de la lampe qui dore sa peau, les moires des cheveux et rend plus profonde l’eau sombre des yeux où la pensée se reflète en ombres et en lumières…
Peu à peu, à mesure que les minutes coulent, si calmes, une sorte d’apaisement se fait dans son esprit surmené par la crainte, par l’acuité de sa vie intérieure depuis plusieurs semaines, par la dernière crise qu’il vient de traverser. Il y a des instants où il en arrive à croire que la lettre de son beau-frère n’était que l’œuvre de la fatigue et de l’énervement. Le cauchemar s’éloigne, pareil à une trompeuse menace de tempête… Et de même, le rêve troublant de ses quelques jours près de Nicole, où il lui semble bizarre qu’il ait pu vraiment jouer un rôle.
L’atmosphère paisible de ce salon clair, à foison fleuri de chrysanthèmes, agit sur lui à la manière d’un baume. Les lampes, sous l’abat-jour d’or pâle, épandent doucement leur clarté. Une belle flambée luit dans la cheminée. Parfois, l’aile du vent frôle les vitres, seul bruit venu de la nuit sans lune, car les fenêtres closes ne laissent plus entendre la plainte berceuse de la mer.
Sa sœur est assise à la place même où, chaque soir, il l’a vue durant l’été, penchée sur son métier où elle achève l’écran, minutieusement brodé, qu’elle commençait quand il est arrivé, aux beaux jours de juillet.
Mademoiselle a toujours son air de vierge sage ; et Mad étant couchée, elle s’applique, selon sa coutume, à confectionner force vêtements pour les pauvres de Mme Seyntis…
Mais sa sœur, mais Mademoiselle lui sont des figures lointaines, jouant un peu le rôle des figurantes… La seule créature proche de sa vie qui tressaille au frôlement de la présence chère, c’est elle, Guillemette…
Cependant, il lui parle à peine, dans la crainte instinctive de se trahir. Avec Mademoiselle, avec sa sœur, il cause, stupéfait de pouvoir montrer une telle liberté d’esprit, répondant aux questions sur la reprise prochaine de son service, puisque son congé finit… Et par un dédoublement de sa pensée dont, jadis, il se fût cru — et justement ! — incapable, il ne cesse pourtant d’observer Guillemette comme s’il découvrait en elle un Inconnu…