René incline la tête ; et dans sa réponse, il y a surtout la volonté d’apaiser une angoisse dans laquelle il devine la violence.

— Sois sans inquiétude… Je lui cacherai ce qu’il vaut mieux, en effet, qu’elle ignore…

— Mon pauvre René, quelle mission je te donne là !… Mais tu es le seul à pouvoir la remplir… Je te l’avais confiée déjà il y a quelques jours dans une lettre que je te prie de prendre… là… dans le tiroir fermé de mon bureau… puisque je suis encore du nombre des vivants… Lis-la, si tu le préfères… Et puis, brûle-la, afin qu’elle ne tombe dans aucune main indiscrète, car elle détruirait la légende de mon « accident »… Je te disais pourquoi il était inévitable… J’espère que tu l’aurais compris et m’aurais pardonné de ne pouvoir supporter une ruine dont je n’étais pas responsable… et surtout ses conséquences que je craignais déshonorantes…

— Et que Marie et tes enfants auraient été seuls à supporter !… O Raymond, comme dit ton médecin, c’est une grâce miraculeuse que tu n’aies pas réussi… ce que tu as tenté…

Les mots lui sont venus trop vite. Et il se les reproche aussitôt, car le visage du blessé s’altère encore.

— Tu as raison, c’était lâche !… Mon excuse, c’est que j’étais à bout de forces… Dans cette lutte écrasante, j’avais épuisé toute ma somme d’énergie… Et je te jure qu’elle était considérable, pourtant… Le désastre accompli, mes nerfs se sont brisés ; et je n’ai plus eu qu’un besoin aveugle… animal… de ne plus lutter, de ne plus penser, de ne plus souffrir, de disparaître comme faisaient autrefois les vaincus… comme ils font encore aujourd’hui !… Mariel ne s’est pas manqué, lui…

— Pauvre, pauvre malheureux !… Ah ! Raymond, ne l’envie pas… Plains-le plutôt…

A voix basse, Raymond Seyntis répète :

— Oui, pauvre malheureux !… Sais-tu ce qui m’empêche, maintenant, de maudire cet homme qui, en me trompant, m’a fait tant de mal, eh bien ! c’est la conscience des derniers moments qu’il a vécu jusqu’à la minute où il a fait jouer son pistolet et s’est enfoncé… je ne sais où… peut-être, après tout, dans le repos !… Mon ami, je viens de passer par là… Et je te jure qu’il n’y a pas d’expiation plus rude… Ah ! si le Dieu auquel vous croyez, ta sœur et toi, existe vraiment, il doit tenir compte de leur agonie volontaire, aux pauvres diables jetés dans la vie pour y connaître des tourments tels, que la mort leur apparaît la délivrance !

Combien ces paroles sont étranges sur les lèvres sceptiques de Raymond Seyntis, pour qui ne semblaient guère exister les problèmes de l’au-delà… Mais il vient d’en frôler le mystère, de si près que son âme a pu connaître le frisson du vertige devant le suprême Inconnu, — ce frisson qui ne s’oublie pas…