La pensée croyante de René Carrère ne s’étonne pas d’un tel drame… Et parce qu’il en sait les affres, il voit l’absolue nécessité d’en distraire l’esprit du blessé, auquel tant de calme est commandé. Avec une autorité affectueuse, enveloppant de sa ferme étreinte la main allongée sur le drap, il répond :
— Raymond, ce n’est pas l’instant de remuer ces graves questions… Nous le ferons plus tard… quand tu le voudras… Ne parle pas ainsi, la fièvre reviendrait. Et tu l’as dit toi-même, tu dois guérir vite…
Mais le malade esquisse un geste de dénégation.
— Je risque moins le retour de la fièvre à penser tout haut devant toi qui peux me comprendre, qu’à ressasser mes réflexions. C’est écrasant,… surtout à certaines heures !… d’être ainsi seul avec soi-même… Tant que j’aurai la force de me souvenir, je me rappellerai les moments que j’ai passés, devant ce bureau, avant la minute que j’avais fixée pour disparaître… Ah ! il est facile de trouver que c’est une lâcheté d’abandonner la lutte ! mais j’ai constaté, moi, qu’il fallait un rude courage pour accomplir cette prétendue lâcheté !… La vie nous tient si fortement ! Et qu’il faut déchirer de liens !
Il s’arrête un peu… René n’essaie plus de lui imposer le silence ; il voit que pour lui, si fermé aux confidences, c’est un apaisement, dans sa faiblesse inaccoutumée, de se confier à une sympathie dont la sûreté lui est un viatique. Et il écoute, le cœur battant à larges coups, l’évocation de la nuit tragique.
Le blessé reprend de la même voix lente et basse, coupée d’arrêts, comme il parlerait en rêve, ou observant un spectacle lointain.
— Il pleuvait bien fort, ce soir-là… J’entendais l’averse battre mes vitres… de même que je l’ai entendue, cet été, aux Passiflores, pendant mes nuits blanches… Ainsi, le silence était moins lourd… ce silence de la maison déserte qui me semblait déjà celui d’une tombe. J’en étais à trouver bon le roulement, bien rare ! des voitures, car c’était de la vie autour de moi… Heureusement, j’avais tant à écrire, tant de dispositions définitives à prendre, que je n’avais guère le loisir de réfléchir… bien en vain !… ni de m’attarder à considérer, sur mon bureau, l’image de mes « petits », le portrait de Marie… celui où elle est en robe de bal, avec un air de sérénité heureuse qui me semblait, alors, atroce à contempler… Mais, j’étais surtout hanté par une autre vision d’elle, toute jeune, aux premiers temps de… de notre bonheur… A quoi n’ai-je pas songé pendant cette dernière heure !…
Il se tait. Son visage, spirituellement ironique, a une sorte de majesté grave, car l’écho frémit encore en lui des souvenirs dont le torrent a jailli, alors que la volonté, enfin, ne leur imposait plus silence… Souvenirs de l’enfance joyeuse, de l’ardente jeunesse, et de la vie d’homme avec ses efforts, ses folies, ses ivresses, ses défaillances, ses troubles, ses luttes… Souvenirs lointains ou proches, ressuscitant une image pâlie, la caresse d’une voix, d’un parfum… Souvenirs imprimés dans son cerveau, dans son âme, dans sa chair, devenus le tissu même de son être…
L’étreinte de René se fait plus étroite encore, pour que cet homme sente qu’il n’est plus seul à porter le poids de son épreuve.
Dans sa vie de soldat, René, lui aussi, a vu la mort de tout près… Mais c’était dans la fièvre, la fougue de l’action, la griserie du danger audacieusement bravé, non pas l’horreur calme et glacée de la solitude ; et il pense que, jamais plus, il ne pourra juger faible, celui qui disparaît ainsi…