Le blessé continue à se rappeler, de sa voix de rêve, tout bas, isolé en lui-même :
— J’avais mis ma montre devant moi, près de l’arme… Et je m’étais dit que je la prendrais quand il serait cinq heures… Que les minutes sont brèves en de pareilles nuits !… Quand j’ai eu fini… tout ce que je devais faire, j’ai vu que le moment était à peu près venu… J’ai été un instant à la fenêtre… Il pleuvait toujours, mais le ciel devenait pâle… Ma tête me faisait atrocement mal… Je lui avais imposé de tels efforts !… La pendule a sonné… C’était l’heure… Alors, sans me permettre de réfléchir, j’ai pris le pistolet.
Il s’arrête… Nulle pensée ne saura jamais en quel abîme d’angoisse, il sombrait en cette seconde où pourtant sa résolution n’a pas chancelé… Ni le cri de désespoir fou jeté par son cœur au souvenir des bonheurs finis… Ni la révolte éperdue de l’être devant la destruction proche… Ni l’indicible épouvante de l’âme, nettement consciente qu’elle s’en allait vers un Inconnu où elle ne pouvait être sûre de trouver le néant…
Tout cela, c’est l’inoubliable secret que ses lèvres ne diront jamais…
Et un silence pèse sur les deux hommes qui voient, en cet instant, la même sombre image… Mais René reprend vite la notion de la réalité ; et comprenant la dangereuse influence que toute émotion de cette sorte peut avoir sur l’état du blessé, il intervient doucement, avec son accent de décision virile :
— Maintenant, Raymond, il ne faut plus penser à ce cauchemar fini… grâce à Dieu ! et regarder seulement en avant, car tu as charge d’âmes…
Péniblement, Raymond Seyntis articule, faisant effort pour échapper à la hantise des lugubres visions :
— Oh ! sois tranquille, je ne l’oublierai plus… D’ailleurs, quand on revient… d’où je reviens, c’est avec l’amour de la vie, si dure qu’elle soit… Dès que je vais en être capable, je recommencerai à monter la côte…
— Raymond, mon cher grand frère, ai-je besoin de te le dire, — car tu le sais, n’est-ce pas ?… — que tout ce que j’ai est à toi, si la fortune dont tu n’as jamais voulu le dépôt peut t’aider en quelque chose.
— Oui, je sais tout ce que je pourrais te demander…