Ce qui serait, certes, pour beaucoup, encore une agréable médiocrité, c’est presque la pauvreté pour des êtres habitués à un luxe discret, mais magnifique. Les merveilleuses collections, les tapisseries célèbres, les meubles, les bibelots précieux ont été vendus ou vont l’être, comme l’hôtel de la rue Murillo, les Passiflores que René essaie de racheter. Ainsi déjà il a fait, autant qu’il lui a été possible, pour certains objets auxquels tenaient particulièrement sa sœur, son beau-frère.
Mais combien cela est peu, et qu’il lui est dur d’assister, passif, à un tel effondrement ; de se heurter aux refus absolus de son beau-frère quand il le supplie d’accepter, pour éviter un pareil dépouillement, tout au moins, le prêt de capitaux pris dans sa propre fortune. Ce qu’il peut seulement, c’est apporter l’aide de son énergie, de sa mâle et dévouée affection, de sa forte conception du devoir à exécuter toujours, si rude soit-il.
Le Tout-Paris a déclaré les Seyntis « très chics » dans leur façon de porter un désastre immérité ; et, favorablement impressionné, pour être à la hauteur, ne s’est point empressé de faire le vide autour d’eux.
Certains financiers, — très habiles, — et d’autres encore que le krach n’atteignait point, ont jugé bien excessive, et un peu naïve chez un homme d’affaires, la hautaine loyauté de Raymond Seyntis, se dépouillant, pour remplir, dans la mesure du possible, de formidables engagements dont il n’avait pas l’indéniable responsabilité.
Mais la foule du public a, vertueusement, admiré et honoré, d’une égale estime, et Raymond Seyntis et sa femme, si vaillante à supporter cette catastrophe imprévue. Seuls, les humbles, les fervents chrétiens qui fréquentent les messes matinales, pourraient dire que de larmes Mme Seyntis a versées en silence dans l’asile des chapelles ; quels efforts de son âme très pieuse il lui faut, pour accepter l’épreuve qui brise l’avenir de ses enfants, bouleverse à jamais sa propre vie ; et surtout, par-dessus tout, pour se résigner aux sacrifices quotidiens qui s’imposent à elle et la meurtrissent plus encore peut-être que ne l’a fait la première révélation de la ruine.
Parce que René comprend trop bien ce qu’a dû être pour elle son entrée dans une demeure étrangère, en ces derniers jours d’une année si tragiquement terminée, il a hâte de la retrouver, de lui apporter le réconfort de son affection.
Obscure aussi, une joie palpite en lui, à la pensée que Guillemette, sans doute, sera là… Ah ! le temps est bien fini, où il eût nié, avec quelque dédain, la possibilité d’éprouver cette exquise et douloureuse fièvre de l’attente qui brûle le cœur, — pareille à une soif, — quand chaque minute écoulée rapproche de l’être cher par excellence…
Son pas vif a bientôt franchi le court chemin qui l’amène chez sa sœur. Elle a voulu garder son même quartier. Mais au lieu de l’horizon vert du parc, c’est la perspective monotone des maisons qui s’allongent dans la rue calme, autant qu’une rue de province.
— Madame est-elle chez elle ? demande-t-il à la femme de chambre qui a répondu à son coup de sonnette.
— Non, Madame est sortie avec Monsieur. Mais Mademoiselle est ici.