— Cela ne fait rien ! Je puis très bien lui parler tandis qu’il dîne.

Et derrière la jeune bonne qui n’ose l’arrêter, elle entre dans la salle à manger où le jeune ménage Rochet prend le repas du soir. La lumière, sous le voile de porcelaine de la suspension, flambe gaiement sur les cristaux et l’argent des couverts, sur les bois clairs de la pièce modern style. Madame est en robe de maison de batiste rosée ; près d’elle, est son poupon, très affairé à recueillir des miettes de pain sur la nappe. M. Rochet tient en main le couteau à l’aide duquel il allait trancher dans le rosbif qui saigne devant lui. Au spectacle de cette scène familiale, Mme Seyntis s’arrête, saisie, ses instincts de femme du monde réveillés ; et elle se sent accablée de l’incorrection de sa conduite.

— Monsieur Rochet, je vous fais toutes mes excuses d’avoir ainsi envahi votre salle à manger ! Je n’ai vraiment plus la tête à moi, après toute cette journée d’émotion.

— Je comprends, madame… Mais si vous voulez passer dans le salon, nous causerons mieux de ce qui vous amène.

Mme Seyntis voit le rosbif qui attend et, confuse derechef, elle dit hâtivement :

— Non, monsieur, je vous en prie, continuez votre dîner. Je voulais seulement vous demander votre avis sur la version et le devoir français d’André dont il n’est pas content.

L’évocation de ce fâcheux événement ranime tout l’émoi de Mme Seyntis, qui se désintéresse complètement du rosbif, de la petite Mme Rochet, laquelle en son for intérieur maudit cette visite impromptue, du bébé qui prend une mine très fâchée parce que sa mère l’empêche de culbuter un verre. M. Rochet, lui-même, soupire d’être poursuivi par les examens jusqu’en son home. Mais le moyen de ne pas accueillir bien la mère d’un élève aussi fructueux qu’André Seyntis ! Aussi il s’exécute bravement, abandonne couteau et rosbif, prend le brouillon de la version et commence à lire.

Anxieuse, Mme Seyntis le regarde. Il n’a pas l’air enthousiasmé, loin de là ! Le cœur battant, elle écoute les commentaires, plutôt décourageants, dont il ponctue les phrases. M. Rochet est un homme consciencieux. Ce qu’il juge mauvais, il le dit d’un ton doux et aimable, mais très net. Trompé par le calme apparent de sa visiteuse, il lui dévoile tous les méfaits littéraires commis par André, sans soupçonner que le cœur de la pauvre mère se gonfle de chagrin, quoiqu’elle fasse bonne contenance, disciplinée par l’éducation mondaine.

— Alors, monsieur Rochet, vous pensez qu’André ne sera pas reçu ?

— Madame, je le crains fort.