Il y a une seconde de silence ; Mme Seyntis lutte contre son émotion, contemplant, sans le voir, le rosbif de plus en plus froid. La jeune Mme Rochet devine son chagrin et la plaint ; mais, puisque le mal est fait, souhaite qu’elle s’en aille pour que le dîner s’achève… M. Rochet, lui, repris par l’engrenage, réfléchit aux sottises écrites par son élève. Quant au bébé, il lance triomphalement sa cuiller dans l’assiette de sa mère. Tous tressautent, et Mme Seyntis, rappelée à elle-même, se lève aussitôt, avec des mots d’excuses, dont sa pensée est absente.
Maintenant, elle a hâte d’être seule, tant elle sent ses paupières chargées de larmes qu’elle craint de ne pouvoir longtemps retenir. Et sa dignité lui interdit de se trahir. Elle remercie M. Rochet de sa consultation, serre machinalement la main de la jeune femme, caresse d’un geste distrait la tête ronde du bébé… Puis la porte retombée derrière elle, enfin ! elle se trouve seule dans l’escalier où luit la flamme crue d’un bec Auer. Par la fenêtre entr’ouverte sur la nuit, on entend des rires qui viennent de la cour et le heurt des assiettes que range une ménagère invisible.
Cette fois, les larmes jaillissent des yeux de Mme Seyntis et elle, — le decorum fait femme ! — elle s’assoit, au hasard, sur une marche et pleure, pleure, pleure… autant que si une irréparable catastrophe s’était abattue sur elle.
Pour la rappeler à elle-même, il faut, en bas, dans le vestibule, le bruit de la porte d’entrée qui se ferme. Quelqu’un monte.
Vite, elle se dresse, tamponne son mouchoir sur ses yeux, et se met en devoir de descendre. Un monsieur la croise, et, sous la lumière, voit la trace des larmes sur le visage altéré. Il salue avec respect, se disant que cette dame si affligée vient, sans doute, d’apprendre quelque douloureuse nouvelle, et il lui offre l’hommage de sa compassion silencieuse.
Elle ne le soupçonne guère et remonte en voiture, accablée par toutes les conséquences de cet examen manqué… Irritation de son mari qui fut jadis un brillant élève, ignorant des échecs… Mauvaise humeur d’André, contraint de travailler pendant les vacances. D’où, tiraillements, scènes, séjour d’Houlgate troublé, alors qu’elle souhaitait tant jouir du retour de son frère !… Ah ! qu’a-t-elle fait pour mériter une telle épreuve ?
Et son regard interroge le ciel sombre, toujours strié de lointains éclairs. Mais une averse a mis un peu de fraîcheur dans l’air. Un souffle tiède erre sur les feuilles. La nuit devient charmeuse. Des couples flânent paresseusement ; et, dans l’ombre, les mains se cherchent, les lèvres se rapprochent…
Sur le balcon, dressé haut vers le plein ciel, le jeune ménage Rochet veut jouir de la douceur du soir. Mais Monsieur reste assombri des fâcheuses révélations apportées par Mme Seyntis ; et sa petite femme est dépitée devoir que, par sa seule présence, elle ne le distrait pas de ses réflexions. Pour le ramener à de meilleurs sentiments, elle appuie la tête contre son épaule.
— Ah ! Paul, je t’en prie, ne t’inquiète plus de ce garçon et occupe-toi de moi qui ne t’ai pas vu de la journée !
Monsieur sourit et se penche très volontiers sur le visage levé vers le sien… Alors, bien vite, et sans peine, il oublie André, ses contre-sens, son piteux devoir français, et trouve exquis de murmurer de tendres et douces folies à la charmante jeune dame que la loi et l’Église lui ont donnée pour compagne.