— Croyez-vous ?… Moi, pas… Je suis honteuse d’arriver — si mal ! — à m’estimer satisfaite, parce que je ne me vois pas, comme Mademoiselle, contrainte d’aller surveiller des petites filles aux Champs-Élysées, ou remplir quelque besogne aussi séduisante, sous peine de mourir de faim… Car j’ai cru, à la première heure, que c’était là le sort qui m’attendait… Mon oncle, ne vous moquez pas de moi !… On m’a dit que j’étais devenue pauvre… Et je ne savais pas, au juste, ce que c’était d’être pauvre… Maintenant, je sais et…
— Et ?… insiste-t-il.
Elle regarde droit devant elle, dans les flammes qui jaillissent d’une bûche écroulée.
— Et… je trouve cela très désagréable !… Non, je ne suis pas courageuse… Il me paraît dur de ne plus pouvoir acheter tout ce qui me plaît… de n’avoir plus ni chevaux ni voitures… moi, qui pourtant aimais par-dessus tout aller à pied !… Je ne me connaissais pas à ce point capricieuse !… Cela m’a déchiré le cœur de quitter l’hôtel, mes chers arbres du parc Monceau… de voir disparaître les tapisseries, les tableaux que j’avais tant regardés depuis ma plus petite enfance, qu’ils me semblaient avoir pris quelque chose de moi-même !… être devenus des amis qui m’entouraient, m’isolaient des indifférents, me faisaient une façon de petit univers où il devait être impossible au malheur d’entrer !… Et voici que l’hôtel va être vendu… Et puis, ce sera le tour des Passiflores… C’est horrible de voir tout cela tomber dans le passé… Il y a des moments où j’ai l’impression de posséder maintenant une très vieille âme… A ce point, que je suis tentée de courir me regarder dans la glace pour m’assurer que mes cheveux ne sont pas devenus blancs !…
Elle semble encore plaisanter. Mais aux battements des cils, René devine les paupières lourdes des larmes qu’elle ne veut pas laisser couler. Il attire la main qui tourmente l’étoffe de la robe d’un geste inconscient et l’enserre dans les siennes.
Elle n’a aucun mouvement pour se dérober et lève vers lui des prunelles larges d’angoisse :
— Oh ! mon oncle, est-ce que je pourrai jamais oublier comme le malheur vient vite !… J’ai peur de la vie, maintenant…
— Il ne faut pas… parce que le bonheur aussi vient vite et les mauvais jours passent, vous le savez bien… Pour vous aider à les traverser, vous devez me permettre, Guillemette, de vous gâter beaucoup…
Un faible sourire effleure les lèvres, tout plein d’une douceur tendre :
— Me gâter !… Je me demande comment vous pourriez le faire plus que vous ne le faites !… Quel ami vous avez été depuis… depuis l’affreux matin où nous avons appris, là-bas, dans le jardin des Passiflores… Je ne vous en ai jamais remercié, parce que, pour conserver mon apparente bravoure, il me fallait fuir tout ce qui pouvait m’attendrir… Aujourd’hui, je suis moins nerveuse… et je ne veux pas que vous me supposiez ingrate ou insouciante, aveugle à votre bonté…