Guillemette le considère assis devant elle tandis qu’il cause gaiement avec sa mère. Est-ce lui qui a rajeuni ou elle qui a vieilli ? mais bien moins qu’autrefois, il lui paraît un monsieur d’âge, quelque chose comme un jeune père…

Et sa pensée audacieuse de petite Ève se demande ce qu’il y a derrière ce masque sérieux, calme, mais un brin austère… Un masque énergique, aux lignes très nettes, coupé par la barre des sourcils, droits comme doit l’être la volonté du capitaine Carrère. Mais les yeux qui regardent sous ces sourcils impérieux ont quelque chose de très bon… Et comme la voix brève a parfois des inflexions tendres pour s’adresser à Mme Seyntis !…

Peut-être il parlait ainsi à Nicole. Pourtant, il n’a pu la charmer, faire qu’elle ne redoutât pas ce qu’elle appelait, plutôt moqueuse, la « sagesse » de René Carrère… Dans le souvenir de Guillemette, jaillit la vision de la jeune femme, en ce jour d’été où, devant les étoffes soyeuses, quelques mots, dits par hasard, ont, tout à coup, évoqué un passé enseveli comme le sont les morts. Sous sa capeline enguirlandée de roses, Nicole avait des yeux songeurs, tristes même, tandis qu’elle parlait en souriant, avec des lèvres qui semblaient frémissantes, de ces choses finies. Bien finies ?… Dans quelques semaines, à Houlgate, lui et elle vont se revoir, vivre l’un près de l’autre.

Guillemette est si intéressée par ce problème sentimental, qu’elle est saisie de s’entendre tout à coup interpellée :

— Guillemette, ma nièce, est-ce que vous êtes toujours silencieuse ainsi ?

Avec malice, elle jette, l’air sage :

— Comme toutes les personnes raisonnables, mon oncle, j’ai mes heures de méditation.

— Ah ! très bien !… très bien !… Marie, tu avais honteusement calomnié cette jeune fille en la traitant de gamine ! Et peut-on vous demander l’objet de votre méditation, ma chère nièce ?

Elle devint toute rouge comme si les yeux de l’oncle René allaient lire en elle, et le sourire où il y a de l’enfant et de la femme retrousse ses lèvres :

— Je compare l’oncle René d’autrefois avec celui d’aujourd’hui !