Et d’abord, une respectable cousine de Mme Seyntis, la chanoinesse de Thorigny-Bergues, laide, spirituelle, masculine d’allures et d’idées, la parole mordante. Puis un jeune ménage, très chic et très amoureux, les de Coriolis. Monsieur est un camarade de René Carrère, fraîchement marié ; et quoique Mme Seyntis juge que le voisinage des jeunes époux n’a rien de bon pour une fille de l’âge de Guillemette, elle a cependant invité les de Coriolis par sollicitude fraternelle, dans l’espoir que le spectacle de leur félicité conjugale mettrait René en goût.
Du côté masculin, deux célibataires, hôtes particuliers de Raymond Seyntis : un peintre américain, Hawford, dont l’exposition a été, à Paris, le succès artistique du printemps ; et un séduisant vieux garçon, très admirateur des femmes dont il se fait volontiers le directeur laïque ; ce qui lui fournit de précieux documents pour les Revues qu’il donne dans les Cercles. Enfin Nicole de Miolan est arrivée sous l’égide de ses père et mère.
Et tous ces hôtes, installés en des chambres confortables et souriantes, ouvertes sur l’horizon de la mer, les odorants parterres du jardin, ou les lointains verdoyants des coteaux, tous, en leurs domiciles nouveaux, se préparent pour le dîner dont le premier coup ne tardera pas à sonner.
Le seul habitant peut-être des Passiflores qui soit indifférent à cette perspective, c’est M. Seyntis, qui, dans son cabinet, achève de rédiger des ordres, des réponses aux lettres, billets, télégrammes, accumulés comme chaque jour, — même à Houlgate, — sur son bureau. Un pli barre son front. Il a cette physionomie absorbée et lasse des hommes brûlés par le souci fiévreux d’affaires lourdes de responsabilités ; car des fortunes sont engagées dans les parties.
Il ne ressemble guère, en ce moment, au brillant Raymond Seyntis que connaît le monde.
Cependant sa femme, sereine dans un luxe qu’il lui paraît aussi naturel de posséder que l’air pour respirer, donne, attentive maîtresse de maison, ses derniers ordres au maître d’hôtel, pour la rédaction des menus et le placement des invités selon une impeccable hiérarchie.
Guillemette, pour sa part, s’applique de son mieux à sa toilette du soir. Pas un atome de poudre sur son visage, c’est sa coquetterie ; les cheveux relevés avec de jolies ondulations molles, dues à la seule nature, et tordus en un nœud capricieux, qui dégage bien la nuque ; sous l’étoffe légère du corsage, la taille libre, dressée comme le jet souple d’une jeune plante.
Certes, ce n’est pas tous les jours que Guillemette s’habille avec un entier détachement de l’effet à produire. Mais ce soir, en particulier, elle est stimulée par le désir très vif, peu noble, elle ne se le dissimule pas, de n’être pas éclipsée ; ni par la jeune baronne de Coriolis, ni surtout par Nicole, la savoureuse Nicole, comme l’appelle son père. Chose bizarre, c’est, avant tout, aux yeux de l’oncle René qu’elle souhaite pouvoir soutenir la comparaison.
Il a beau n’être, pour elle, qu’un homme très sérieux qu’elle considère un peu comme un dieu protecteur, perché sur un piédestal fait de sagesse et de raison… Tout de même, elle tient, en sa petite vanité féminine, à ce que, près de Nicole, il ne la juge pas dépourvue quant aux avantages périssables…
Sa pensée est fourmillante de points d’interrogation à son égard et à celui de la jeune femme ; car le roman de jadis intéresse prodigieusement sa jeune cervelle qui ignore, pressent, réfléchit…