Nicole de Miolan, elle, n’est occupée ni de rangements, ni de toilette. Les coudes sur l’appui de la fenêtre, le visage sur ses mains jointes, elle songe, insouciante des minutes qui fuient…
Elle aussi pense à la rencontre qu’elle va faire ; et une curiosité un peu perverse la distrait d’elle-même, du souvenir de son passé d’épouse qui la hante, l’enveloppant comme un douloureux cilice.
Elle n’a jamais eu pour son cousin René Carrère plus qu’une sincère amitié et beaucoup d’estime. Tel qu’elle le connaît, — s’il n’a pas changé… — il est revenu de son exil volontaire parce qu’il jugeait pouvoir la retrouver, sans craindre de faiblir devant le devoir strict qui est son maître, — aujourd’hui, sans doute, comme autrefois. Pour elle, il est à peine plus qu’un indifférent. Pourtant, dans son âme désemparée, il y aura, elle le sait, un bizarre regret, s’il est vraiment guéri tout à fait, et une tentation mauvaise de raviver la flamme éteinte, — par vanité féminine, par besoin instinctif d’être aimée. Elle est de celles qui ne peuvent vivre sans les caresses d’un cœur où elles sont souveraines… Puis, en elle, il y a si vive une soif d’oubli et aussi de vengeance pour celui qui l’avait prise toute : corps, âme, pensée…
Il était, comme elle, ardent, passionné, volontaire et jaloux… Combien ils se sont adorés, puis heurtés, — heurtés à se briser le cœur !… Quelles scènes affreuses, elle a dans le souvenir…
Ah ! heureusement, tout cela, c’est le passé, maintenant ! En février dernier, la rupture a été consommée entre eux et elle est partie pour Paris, résolue au divorce. S’il a souhaité une réconciliation, elle a refusé de le savoir, n’ouvrant pas les quelques lettres qui, après un silence de plusieurs mois, lui sont arrivées de Constantinople ! Il l’a trahie. Il l’a faussement soupçonnée. L’un comme l’autre, ils se sont torturés. C’est fini entre eux, fini, fini ! Que chacun donc recommence sa vie comme il l’entendra, s’il le peut…
Pourquoi donc y a-t-il encore des minutes où il se dresse en son souvenir, pareil à un fantôme qui veut la reprendre.
— Ah ! je vous hais, autant que je vous ai adoré, murmure-t-elle, les dents serrées, le regard perdu vers la mer, frémissante comme son pauvre être… Je vous ai tout donné de moi, et vous m’avez enlevé le bonheur, l’espoir, le respect de moi-même… Vous avez fait de moi une épave qui va… je ne sais où… Oh ! oui, je vous hais ! Je ferai tout, vous entendez, tout ! pour avoir l’oubli et la belle vie d’amour que je veux, à n’importe quel prix !…
Vraiment, elle lui parle, comme s’il pouvait encore l’entendre, les yeux sans larmes, les mains serrées par l’angoisse qui la meurtrit. Ses joues sont brûlantes, et elle se penche instinctivement sur le rebord de la fenêtre pour sentir la fraîcheur du vent qui fouette l’écume des vagues.
Pourquoi donc, ce soir, pense-t-elle ainsi à toutes ces choses qui lui font tant de mal ? Est-ce la rencontre de René qui réveille le passé ? Ah ! certes, près de lui, la vie n’eût pas été d’abord un tourbillon d’ivresse, de bonheur, intense à certaines heures jusqu’à en devenir une souffrance, puis une tempête où les nuées sombres, parfois, laissaient encore jaillir un éblouissant rayon.
Lui, René, l’aurait aimée d’un amour grave et paisible, tel lui-même.