— Ce n’est pas ainsi que je voulais l’être, murmure-t-elle encore, sans remuer à peine les lèvres. N’a-t-elle pas toujours souhaité se perdre dans l’amour comme dans un océan, pour s’y abîmer divinement et follement !
Une cloche tinte.
— Madame entend-elle ? C’est le premier coup. Madame ne va pas être habillée. Quelle robe madame a-t-elle décidé de mettre ?
Elle a un tressaillement. A peine, elle a entendu le son de la voix. Mais, cessant de regarder la mer, elle aperçoit, devant elle, sa femme de chambre qui l’attend, anxieuse par amour-propre professionnel.
Elle répète machinalement :
— Quelle robe ?… La rose. Aline, je suis à vous.
Aline est adroite et vive. Quand éclate la sonnerie du deuxième coup, Nicole est toute prête, merveilleusement habillée par le souple crêpe de Chine qui s’enroule à sa forme parfaite.
Son âme et sa pensée sont redevenues closes pour tous. De l’émotion qui l’a bouleversée un moment plus tôt, il ne reste d’autre trace que l’éclat plus vif des joues et une lueur brûlante dans ses beaux yeux passionnés. Elle glisse quelques fleurs dans la dentelle de son corsage, décolleté sur la nuque et l’attache des épaules, prend ses gants et descend.
Dans le salon, où errent capricieusement les dernières lueurs du couchant, presque tous les hôtes des Passiflores se trouvent déjà réunis. Auprès du fauteuil de Mme Seyntis, sont Mme d’Harbourg et la chanoinesse. Celle-ci, laide, la lèvre duvetée, la voix haute, éveille une surprise un peu effarée chez Mademoiselle qui, trompée par son titre, s’attendait à voir en elle une sorte de nonne, pieusement austère. Du coin du salon, où elle est assise à l’écart, Mademoiselle en revient toujours à l’observer, quand elle ne croit pas devoir surveiller Mad qui tourbillonne de la terrasse au salon, le nez au vent, les yeux fureteurs sous la toison dorée de ses cheveux.
Et aussi, Mademoiselle est distraite du spectacle de la chanoinesse, par l’entrée, dans le salon, de Guillemette qui a l’air d’une aurore, pense-t-elle poétiquement. Puis, c’est l’apparition de la jeune baronne de Coriolis ressemblant, elle, à un Watteau. Et une fois de plus, Mademoiselle se sent très loin de ces élégantes personnes dont les robes fragiles coûtent, pour le moins, ce qu’elle gagne en un mois de labeur. Mais dans son âme, il n’y a pas un atome d’envie ; seulement beaucoup d’humilité et une naïve admiration pour ces créatures de luxe.