Le repas les a séparés. Ils ont rempli, envers leurs voisins respectifs, les menus devoirs imposés par la politesse. Mais ils se sont observés avec une attention aiguë et discrète.

Lui, a été très courtois pour la chanoinesse qui l’accaparait sans merci. Elle, Nicole, a causé tout le temps du repas avec Francis Hawford dont le masque violent avait une expression d’admiration avide quand il arrêtait sur elle des yeux de conquérant.

René n’a pu entendre que des bribes de leur conversation ; mais il a vu que Nicole était amusée, intéressée par l’exotisme des idées de Hawford ; que le peintre se laissait envoûter par la grâce française.

Et — complexité de l’âme ! — cette constatation lui a été plutôt désagréable, si détaché qu’il fût — ou crût être — de Mme de Miolan. Alors, résolu à oublier sa présence, il s’est pris à regarder autour de lui. Il a trouvé apaisante la vue de Mademoiselle, avec son air d’humble vierge. Il a aperçu Guillemette, déjà tentatrice, les lèvres savoureuses, ses yeux de sombres violettes où la jeunesse rit, étincelant d’inconscientes promesses.

En elle, y aurait-il une future Nicole ?

Cette pensée effleure l’esprit de René et le révolte aussitôt comme une sorte de profanation. Pourquoi douter de cette enfant parce qu’elle a reçu, elle aussi, le don redoutable de la séduction ?

Évidemment, les femmes telles que la chanoinesse ne connaissent ni ne suscitent pareils dangers. Et, sagement, pour rétablir l’équilibre serein de sa pensée, René se remet à causer avec elle qui, d’ailleurs, a l’esprit fertile en boutades originales.

M. d’Harbourg lui donne la réplique avec une courtoisie cérémonieuse. Sa femme est prodigue d’aimables sourires et de silences. La petite de Coriolis soupire, en son for intérieur, de n’être pas placée auprès de son époux et trouve sans attrait les madrigaux longs et surannés de M. de Harbourg, charmé par sa jolie tête de pastel blond.

Et Mme Seyntis est la parfaite maîtresse de maison qui s’efface devant ses hôtes et trouve toujours le mot à dire pour garder à la conversation l’allure très correcte qu’elle juge indispensable.

Le dîner fini, c’est l’exode vers la terrasse et même le jardin où la nuit est tiède. Dans les allées que le clair de lune sable d’argent, les hommes fument ; et la petite flamme des cigares pique l’obscurité de courtes lueurs.