D’où naissent les intuitions ? Est-ce la voix, le regard de Mme de Miolan qui font jaillir dans la pensée de Guillemette, la certitude instinctive qu’il y a eu quelque coïncidence entre le mariage de Nicole et la longue absence de René Carrère dont sa famille s’est désolée. Et parce qu’elle a très envie de savoir, sans réfléchir, elle laisse échapper :

— N’est-ce pas, Nicole, il était amoureux de toi, l’oncle René ?

La jeune femme, qui est restée immobile, avec des yeux songeurs, fermés au décor papillotant du magasin, répète du même ton un peu lent, et ses lèvres onduleuses ont une expression presque railleuse, mais si triste :

— Très amoureux !… Aussi amoureux que pouvait l’être un garçon raisonnable et… sage comme lui !…

— Si raisonnable que cela ?… Oh ! Nicole, qu’il devait être ennuyeux ! fait, avec conviction, Guillemette, dont les dix-huit ans goûtent les cavaliers très fringants, très flirts, et enveloppent, à l’avance, d’un juvénile dédain cet oncle si sage dont sa mère célèbre toujours les nombreuses qualités.

— Non, il n’était pas ennuyeux, mais effrayant de bons principes… Tout à fait le frère de ta mère !… Je ne me suis pas sentie à la hauteur… Et j’ai été, d’ailleurs, bien mal récompensée de mon humilité !… Là-dessus, allons donner mon adresse, qu’on m’envoie mon satin. Il est joli, n’est-ce pas ?

Nicole a secoué la tête comme pour en rejeter toutes les pensées, tous les souvenirs qui se mêlaient d’y tourbillonner tout à coup comme des oiseaux tristes et elle paraît occupée seulement d’en finir avec son achat. Guillemette la suit, devenue distraite, écoutant vaguement les explications que croit devoir lui donner miss Murphy qui s’embrouille dans le compte de sa monnaie.

Toutes trois sortent enfin du « temple des vanités ». Dehors, un ardent soleil ruisselle sur l’asphalte brûlant, où les arbres poudreux allongent des ombres dures.

Des femmes passent en robe claire, chaussées de cuir pâle, les épaules nues sous la dentelle du corsage, le teint fouetté de rose par l’éclatante chaleur.

— Quelle odieuse température ! soupire Nicole. Veux-tu venir prendre une glace ? Guillemette. Nous nous voyons si peu et si mal que pour une fois que je te tiens, j’ai envie d’en profiter…