— Ma pauvre Pauline, tu as cru faire pour le mieux… Pourquoi te torturer par des reproches ?… Aujourd’hui, ton rôle me paraît être de veiller sur Nicole… Elle est si jeune… c’est-à-dire un peu imprudente, un peu coquette… peut-être, corrige vite Mme Seyntis qui craint de blesser sa cousine. Les jolies femmes seules sont tellement courtisées !
— Ah ! oui, bien trop ! soupire Mme d’Harbourg. De bonnes amies sont venues m’avertir qu’un certain baron de Gerles était violemment épris d’elle… Je sais qu’il est en ce moment à Dinard… Et justement, la voilà ce matin qui m’annonce qu’elle pensait partir jeudi chez ses amis de Bierne qui ont leur villa à Dinard. Bien entendu, son père et moi, nous ne pouvons l’y suivre… Alors… alors, je suis bien tourmentée !
— Oui, je conçois, fait Mme Seyntis, qui ne conçoit que trop bien. Elle aussi a entendu beaucoup parler de la cour que Philippe de Gerles fait à la jeune femme… Lui, absent, Hawford le remplace… Demain, ce sera un autre… Ah ! oui, la mère de Nicole de Miolan peut être inquiète !
Pour le moment, elle paraît moins abattue parce qu’elle a confié sa détresse, et elle reprend :
— Je te fais mes excuses, Marie, de t’accabler ainsi de mes doléances. Mais il n’y a personne en dehors de l’abbé Vincenette à qui je puisse les confier… Mon mari a été si affecté de tous ces événements que je m’applique maintenant à lui faire croire que tout va pour le mieux… Que Nicole s’arrange bien de sa nouvelle vie parce que son expérience du mariage lui en a ôté le goût…
— Oui, ce devrait être !… soupire Mme Seyntis, seulement, elle n’a que vingt-six ans !…
— C’est cela, en effet, qui est terrible ! Vois-tu, Marie, quelquefois, il me prend la terreur qu’un de ces hommes qui l’admirent dans le monde et rôdent autour d’elle, avec de vilaines pensées, que l’un d’eux ne finisse par lui plaire particulièrement… Oh ! ce serait épouvantable ! Je ne craindrais certes pas que Nicole commette une faute grave ; nos filles, heureusement, ne peuvent être que d’honnêtes femmes !… Mais ne connaîtrait-elle que la tentation, ce serait déjà trop !… Ces mauvais romans qu’elles lisent leur montent l’imagination, leur font rêver d’un bonheur impossible…
— Oui… c’est vrai, approuve Mme Seyntis. Et ce bonheur, elles s’imaginent le rencontrer dans la passion… Pauvres petites !… Le bonheur, mais elles le trouveraient à faire simplement leur devoir. Seulement, cette vérité, elles ne la croient pas !
Mme Seyntis est tout à fait convaincue de ce qu’elle dit. Pour elle et pour sa cousine, un cœur comme celui de Nicole est un monde dont l’une et l’autre ignorent tout, et qui les épouvanterait si elles y pénétraient…
Mme d’Harbourg tamponne de nouveau ses yeux ternis par une buée humide et s’évente machinalement parce que l’émotion a augmenté la chaleur, pour elle.