Mme de Miolan a raison, Guillemette est une Seyntis. Elle est la vraie fille du financier spirituel, hardi et galant, épris de tout ce qui est beauté, — femmes et œuvres d’art, — s’offrant les unes et les autres avec une somptuosité de fermier général du temps jadis ; au demeurant, un très aimable mari qui voile, d’une délicate discrétion, ses promenades ultra-conjugales et éprouve la plus sincère affection, avec une estime très haute, pour la femme dont il possède absolument l’être, corps et âme. En effet, vingt années de mariage n’ont pu altérer chez Mme Seyntis, une confiance de jeune épousée. Confiance dont Guillemette pourrait bien ne pas faire si généreux hommage à son futur mari, toute saturée qu’elle ait été de bons exemples et conseils. Les petites filles du vingtième siècle ont respiré d’autres souffles et trop entendu célébrer le nouvel évangile de leurs droits !…
Quoi qu’il en doive être de l’avenir, pour l’heure, ladite petite fille chemine pédestrement vers l’hôtel Seyntis, insouciante de la chaleur et de la poussière, des regards qui caressent au passage son éblouissante jeunesse. Elle trotte d’un pas vif, suivie tant bien que mal par miss Murphy ; et elle ne s’en aperçoit pas, tant sa pensée est absorbée toute par la soudaine révélation qu’elle vient d’avoir d’un roman inachevé entre l’oncle René et Nicole.
Comment jamais un mot ne lui en avait-il donné le soupçon ?… Est-ce un secret entre eux ?… Ou la famille le sait-elle ?
Que Nicole ait eu peur d’un mari sérieux comme l’oncle René, elle le comprend bien !… Mais combien lui, si sage, devait être pris profondément pour demeurer tant d’années hors de France… Sans doute afin de se guérir… Puisqu’il revient aujourd’hui, c’est qu’il n’a plus peur de la retrouver… D’ailleurs, ainsi que dans les livres, il est vengé puisqu’elle a eu un détestable mari, choisi, voulu par elle seule…
En est-elle malheureuse ? Regrette-t-elle d’avoir misérablement gâché sa vie ?… Qui le sait ?… Pour tous, l’âme de Nicole demeure close. Jamais elle ne se plaint ni ne parle des dernières années qu’elle a vécu. Il semblerait qu’elle se contente désormais d’être une créature délicieuse dont les hommes s’affolent, que les femmes jalousent. Elle va beaucoup dans le monde et s’habille mieux que nulle autre… Elle cause, elle rit… Mais, par instant, son rire sonne à l’oreille comme un sanglot bref, douloureux à entendre, et ses beaux yeux, qu’on dirait faits d’une ombre brûlante, regardent souvent vers l’Invisible…
Mme Seyntis s’illusionnait bien quand elle s’imaginait que ne parlant pas devant Guillemette des malheurs conjugaux de sa cousine, elle endormirait, sur ce point, la jeune pensée si vite en éveil. Les quelques mots de Nicole ont ressuscité pour Guillemette l’image de Guy de Miolan, grand, svelte, d’allure patricienne ; le visage barré d’une moustache fauve… Et mieux encore, elle revoit les yeux gris dont l’expression, jadis, lui faisait trouver si naturel que Nicole allât, quoi qu’on lui dît, à celui qui savait ainsi la regarder. Tous deux, d’ailleurs, lui donnaient l’impression d’êtres enfermant en eux quelque brûlant foyer…
Donc ils sont brouillés. Nicole attend son divorce et lui ne tente rien pour l’apaiser et la ramener. L’oncle René revient ; il va revoir Nicole… Ici, la pensée de Guillemette s’arrête devant une conclusion impossible. Même arrivât-il que la jeune femme obtînt son divorce, même l’oncle fût-il encore amoureux, tout mariage serait impossible entre eux, puisque la loi seule lui rend sa liberté. Et Guillemette, élevée par une mère rigoureusement religieuse, ne conçoit même pas un mariage hors de l’Église… Alors… quoi ?
— Oh ! Guillemette, comment pouvez-vous marcher si vite par cette chaleur ! soupire la voix plaintive de miss Murphy.
Guillemette tressaille ; et, un peu saisie, confuse, parce qu’elle est habituée à prendre souci des autres, elle regarde la pauvre miss, essoufflée et cramoisie, sous son ombrelle.
— Ma pauvre Murphy ! je vous demande bien pardon !… Je réfléchissais et je ne m’apercevais pas que je vous faisais ainsi trotter ! Nous allons marcher bien lentement pour vous remettre.