Elle a écouté les réflexions de sa cousine, mais les paroles sont arrivées jusqu’à elle comme des mots indifférents qui ne sauraient la distraire de son propre souci.

Les deux femmes, alors, absorbées par leur intime pensée, continuent à travailler en silence. Dans le billard, on entend marcher M. d’Harbourg, qui se livre aux carambolages pour distraire sa solitude et la fâcheuse humeur que lui donne la température.

La mer est bleue comme un lac italien. Des nappes de lumière s’épandent sur le jardin où les fleurs semblent autant de cassolettes qui distillent leur parfum dans l’air brûlant. Devant la villa, un groupe de modestes touristes est arrêté et s’exclame sur le décor somptueusement fleuri qui l’enserre… Une voix de femme articule avec conviction :

— Comme on doit être heureux dans une si jolie maison !… Ah ! les riches ont de la chance !

X

Cependant les promeneurs se sont arrêtés, pour goûter, dans une ferme à mi-chemin entre Houlgate et Villers… Une ferme dressée sur la falaise, devant le pittoresque chaos des roches qui dévalent vers le sable parmi la floraison rose des bruyères et des œillets sauvages ; sous la dentelle fine des herbes, jaillies entre les pierres, et les branches tordues des arbrisseaux, agrippés aux tumultueux éboulis des roches.

Dans la prairie herbeuse qui s’allonge sur la falaise, la fermière, accoutumée aux visites quotidiennes des touristes, prépare la table pour le thé, avec une connaissance parfaite de leurs goûts et des avantages qu’elle en tirera. D’ailleurs, Mademoiselle, investie au départ des pleins pouvoirs de Mme Seyntis, veille à ce que rien ne manque, soigneuse toujours du bien-être des autres qui tous la laissent faire très volontiers.

La petite de Coriolis s’est jetée dans l’herbe comme une enfant fatiguée ; et, sans façon, ayant pris sa glace de poche, elle rafraîchit d’une caresse de poudre ses joues brûlantes. Mad, assise à la turque devant elle, la contemple avec intérêt, et dans un élan juvénile, lui déclare qu’elle la trouve bien jolie. André, étendu, les coudes au sol, le menton dans les mains, observe les barques dont les voiles sont immobiles sur la grande mer paisible. Guillemette, elle, reste debout. Jamais, semble-t-il, elle n’est fatiguée. Dans son jeune corps, circule une telle sève ! A pleines lèvres, elle aspire la bonne senteur saline qui monte du large. Mais ses yeux ne regardent point le lointain, sablé d’une brume d’or, vers le couchant. Sous la dentelle du grand chapeau de broderie, ils sont fixés avec une étrange expression sur le groupe que forment, un peu en avant, Nicole, Hawford, et le capitaine de Coriolis, celui-ci la lorgnette en main, étudiant la côte.

Nicole est arrêtée à l’extrême bord de la falaise et les plis de sa robe de linon ruissellent autour d’elle. Comme obstinément, elle regarde, à ses pieds, le vide, miroitant de vagues nonchalantes, d’un bleu vert d’opale !… Hawford lui parle. L’entend-elle, même ?… Elle ne bouge ni ne répond. A quoi peut-elle songer avec ce visage grave, cet air d’être absente, seule avec elle-même, regardant vers quelque chose d’invisible ?… Pourtant, elle était très gaie pendant la promenade. Elle taquinait André et un peu aussi le capitaine de Coriolis qui flânait de préférence auprès de sa jeune femme. Elle causait avec Hawford. Mais peu, très peu, avec l’oncle René. Et Guillemette ne s’en est pas plainte. Sans se l’être avoué, elle estime que l’oncle René lui appartient en propre. Est-ce qu’à son arrivée, ils n’ont pas fait un pacte d’amitié ?… Jusqu’au jour où il se mariera, elle tient bizarrement à occuper l’une des premières places dans ses affections. A aucun prix, elle ne voudrait que Nicole le reprît comme autrefois…

Par bonheur, il ne la recherche pas… Mais, tout de même, comme il l’observe ! Par moments, quand elle est très entourée — par une vraie cour masculine, — il a une façon de mordre sa lèvre sous sa moustache, le front barré d’un pli… Quand Guillemette lui voit ce visage, elle est tout ensemble exaspérée et passionnément intéressée…