Enfin, au bout de quelques minutes, Charlotte, à son tour, est arrivée. Elle a monté les marches de l’église au bras d’un vieux monsieur chamarré de décorations, un oncle d’importance. Elle est entrée dans l’église, nous tous à sa suite, en troupeau ; mais un troupeau valant la peine d’être contemplé, si j’en juge par la quantité des regards qui tombaient sur nous, à mesure que nous avancions, au chant d’une marche triomphale, vers l’autel éblouissant et fleuri autant qu’un reposoir.
La cérémonie a commencé. Au moindre mouvement de Charlotte, le suisse et ma tante se précipitaient pour arranger son voile. Ma tante n’avait plus sa physionomie riante d’habitude, mais une nouvelle, toute grave, et, par instants, elle tamponnait son mouchoir, très vite, sur ses yeux. Si Charlotte n’avait pas continué à paraître rayonnante, j’aurais fini par croire que le mariage est une terrible aventure. L’évêque qui donnait la bénédiction semblait dire, lui aussi, que ce n’est pas toujours une chose gaie… Par bonheur, depuis que je vois combien Mme Morgane m’a attrapée sur ce point, je ne m’en rapporte plus sur cette question à l’avis des personnes mûres et même vieilles !… Je pense, avec Charlotte, que c’est charmant d’avoir toujours auprès de soi quelqu’un qui vous adore, qui trouve parfait tout ce que vous dites ou faites, — Pierre est ainsi avec Charlotte, — avec qui on cause, on se promène, on fait de la musique, on danse…
C’est très mal, et j’en garde un gros poids sur la conscience, mais le sermon de Mgr Deronis m’avait plongée dans toute sorte de réflexions très profanes… Et puis ces fleurs, ces toilettes, cette foule m’empêchaient de bien me sentir dans une église, et mon esprit trottait, galopait dans je ne sais quel pays enchanteur… Je pensais que, quand je serais mariée, moi aussi, je ne serais plus grondée, je pourrais faire tout ce que je voudrais. Papa, mon cher papa, serait toujours avec moi. Nous laisserions Mme Morgane où bon lui semblerait, pourvu que ce ne fût pas dans notre proche voisinage. Et nous serions tout à fait heureux, avec Yves et Corentin… J’entrevoyais déjà un beau jeune homme, — dans le genre de Guy, — venant me dire qu’il serait enchanté de m’avoir pour femme. Il me parlait… Je faisais, pour la forme, des cérémonies… C’était charmant !…
Quelqu’un est venu se placer devant moi. Ce n’était pas un beau jeune homme, mais bien le suisse, qui se tenait devant mon prie-Dieu, me faisant un grand salut.
J’ai murmuré à Guy :
— Qu’est-ce qu’il me veut ?
— Il veut que vous quêtiez sous mon escorte.
J’ai eu un battement de cœur à l’idée qu’il allait falloir circuler, sans commettre la moindre gaucherie, sous tous ces regards de connaisseurs et de curieux. Guy, ne se doutant pas de ma subite anxiété, ajoutait avec un imperceptible sourire sous sa moustache :
— Ne contemplez pas trop au passage les belles chrétiennes réunies dans cette église, sans quoi vous oublierez que vous quêtez… et Dieu sait ce que deviendront votre bourse et son contenu !
Je lui ai chuchoté à mon tour :