Au beau milieu a surgi Guy. Il ne se doutait de rien et venait annoncer que la voiture était avancée ; il fallait partir pour ne pas manquer le train. La figure de Pierre s’est épanouie à cette nouvelle. Il a dit un « Allons, Charlotte ! » tout à fait engageant.

Ma tante a répété : « Allons, Charlotte ! » d’un ton résigné. Il y a eu encore un instant de bousculade, d’effusions, d’adieux, de larmes, et quand cet instant a été écoulé, Charlotte était partie. Nous nous regardions tous, étonnés de nous retrouver sans elle, en face les uns des autres, avec la sensation que quelque chose était fini…

5 décembre.

Tout bas, j’avais toujours pensé qu’après le mariage de Charlotte, je reprendrais la route de Douarnenez. Mais personne ici n’a l’air de songer à rien de pareil… Et vous non plus, papa… vous ne paraissez pas attendre « votre petite ». Pourquoi ? Est-ce donc qu’elle ne vous manque pas du tout ; ou bien la traitez-vous en ingrate, parce qu’elle se plaît à Paris quand vous n’y êtes pas ?…

Père chéri, le cœur de votre Arlette est à vous tout entier… Vous le savez bien, n’est-ce pas ?… Seulement, c’est pour elle si délicieux et si nouveau d’être gâtée par d’autres que par vous, par le capitaine ou Mlle Catherine, et c’est si amusant de mener une vie toute pleine de surprises, d’apprendre ainsi une masse de choses, aperçues aux quatre coins de l’horizon !

Je fais, depuis mon arrivée à Paris, une prodigieuse dépense de regards. Tous ces regards se métamorphosent ensuite en idées qui, ensemble, prétendent s’installer dans mon esprit, où je ne demande pas mieux que de les accueillir. Elles s’y précipitent, s’y pressent, les unes ne faisant qu’y passer, — celles-là ne méritent pas d’attention, — les autres y élisant domicile, — soit avec discrétion, soit en souveraines maîtresses, — sûres de leur importance. De celles-là, père, nous causerons tous les deux quand votre Arlette sera de nouveau blottie à vos pieds, entendant votre chère voix. Rien que de penser à ce moment-là, mon cœur bondit de joie !

Seulement, quand je vous retrouverai, je retrouverai aussi Mme Morgane… Hum ! hum !… Pour l’instant, je tâche d’oublier le plus possible son existence, car, dès que je pense à elle, j’ai l’impression qu’une averse de reproches va tomber sur moi.

Si vous étiez ici, père, votre enfant serait dans un ravissement complet. Mais loin de vous, ce ne peut être ça, même avec vos lettres… N’est-ce pas que, vous aussi, vous regrettez un peu votre Arlette qui vous adore ?

9 décembre.

Je sais maintenant pourquoi il n’est pas question de mon retour à Douarnenez… C’est pour une raison qui m’a jeté au cœur un grand frisson d’inquiétude… Tantôt, comme je parlais justement de ce retour, je ne sais à quel propos, ma tante m’a demandé :