— Elles sont à Châteaulin… Il les a sans doute fait partir par prudence.

J’ai murmuré un : « Mon Dieu ! » où était toute mon inquiétude ; les sanglots me montaient à la gorge. Ma tante s’en est aperçue ; elle m’a attirée sur ses genoux et s’est mise à me rassurer bien tendrement, me donnant tant de bonnes raisons pour calmer mon tourment, que j’ai fini par me tranquilliser un peu… Guy, à son tour, en venant le soir, a achevé de mettre un léger baume sur mon anxiété en m’affirmant que l’épidémie de Douarnenez n’était pas bien grave, et comme jamais il ne m’a trompée, je l’ai cru.

Quelle chose délicieuse d’avoir ainsi un grand ami qui vous comprend toujours, est toujours prêt à vous écouter ! Quelquefois, il me prend des peurs subites de l’ennuyer en bavardant de la sorte avec lui ! Mais, bien vite, il exige que je continue, me rappelant que, le soir de mon arrivée, je lui ai promis de le prendre pour confident et qu’il n’a pas démérité… Alors, je repars de plus belle, je lui dis pêle-mêle toutes mes idées sur Paris et les gens que je vois, sans me troubler maintenant quand apparaît dans ses yeux cette flamme qui, à Douarnenez, me faisait croire qu’il se moquait de moi. Quand je trouve, d’ailleurs, qu’il a trop l’air de se croire au spectacle en m’écoutant, je me fâche, — pas pour de bon !… Nous nous disputons un brin, et puis nous signons la paix…

Par bonheur pour moi ! Car c’est à lui que je recours dans mes embarras sur ce que je dois faire, quand j’ai peur de commettre une de ces sottises qui agissent sur les sourcils de Madeleine, désolée de me voir si mal profiter de ses leçons sur les usages du monde. Lui ne me gronde jamais ; et, dès que je tourne les yeux de son côté avec « ma mine de prière », comme il dit, il vient tout de suite à mon secours. Il me demande simplement : « Qu’y a-t-il ? » Je lui explique mon affaire, et tout s’arrange très bien… Les fins sourcils de Madeleine n’ont aucune évolution à accomplir…

Certes, je m’amuse beaucoup dans le monde, mais les meilleures soirées encore sont celles que nous passons, de temps en temps, à la maison, à faire de la musique, Guy et moi. Il l’aime autant que moi, et il en fait d’excellente, bien qu’il traite dédaigneusement son talent d’amateur. Mais Madeleine, qui s’y connaît, m’a dit qu’il jouait du violon en artiste et qu’il était un vrai musicien. Quand nous sommes tous les deux au piano, moi chantant, lui m’accompagnant, les minutes peuvent s’écouler comme elles veulent ; je ne me doute pas de leur durée, pas plus que de l’existence de Madeleine, qui brode, patiente comme Pénélope elle-même, à la lumière de la lampe. Non seulement je dis tous mes chants bretons, mais encore certains autres que j’ai appris depuis que je suis ici, surtout l’Anneau d’argent, que Guy et moi nous aimons autant l’un que l’autre. Lui ne chante pas, ou du moins il prétend chanter trop mal pour se faire écouter. Je ne le crois qu’à moitié ; il disait être un piètre exécutant, et, quand il joue, il semble que le piano devienne une personne vivante qui s’émeut, chante, se réjouit, ou pleure et sanglote même… Alors, pendant que j’écoute, fermant les yeux pour que cette harmonie reste bien en moi, tout mon Douarnenez m’apparaît dans le petit coin de mon cœur, où vit ce que j’aime le plus. Et c’est délicieux, un peu triste aussi, parce qu’alors je sens bien plus notre séparation, père…

15 décembre.

Décidément, je n’aime pas les messes de Paris, celle du moins où nous allons… J’ai beau faire de mon mieux pour avoir toujours les yeux sur mon livre ou vers l’autel, je n’arrive pas à les empêcher d’envoyer des regards de tous les côtés, — Guy prétend que je vais les user à Paris ! — et ensuite, j’ai une masse de remords !

Nous assistons toujours à la messe d’onze heures. Avant le mariage, Pierre venait régulièrement nous y rejoindre ; Guy vient aussi. Mais je ne sais trop quand il y arrive, puisqu’il ne se met pas près de nous.

Je suppose que Pierre faisait des quantités de prières pour sa Charlotte… Mais lui, mon cousin Guy, à quoi pense-t-il ?

Je crains qu’il ne soit pas pieux du tout. Ma tante l’avait bien déclaré au Pardon de Kergoat. Sauf qu’il ne sourit ni ne cause, il a, dans l’église, tout à fait son air de salon, et, comme presque tous les messieurs que je vois à cette messe, il n’a pas de livre. Tous, ils paraissent être là simplement pour escorter les dames très élégantes qui viennent, pomponnées, frisées, habillées comme pour faire des visites. Ils se tiennent très correctement, ils s’assoient, ils se lèvent quand il le faut… Et cependant !…