Mais il n’a pas ouvert sa partition quand est venu le tour de l’opéra de Wagner ; et je ne m’en étonne pas… La chanteuse avait une voix tellement belle, que l’on ne pouvait songer à rien d’autre qu’à l’écouter avec tout son être…
Quand l’orchestre et le chant se sont tus, ç’a été dans la salle une véritable explosion d’enthousiasme ; fait très rare, paraît-il, au Conservatoire, où ne viennent que les personnes qui savent admirer en dedans. Moi, je ne songeais pas à applaudir, tant j’étais peu revenue encore du monde exquis où cette musique m’avait transportée. J’ai seulement murmuré, le cœur battant d’émotion :
— Oh ! Guy, que c’était beau !
Il m’a fait : « Oui ! » ; et j’ai vu dans ses yeux qu’il sentait comme moi. Alors j’ai ajouté, remplie d’humilité :
— Comment pouvez-vous me demander de chanter, vous qui êtes habitué à entendre des artistes comme celle-là ? Maintenant, je vois bien que je n’ai plus qu’à me taire.
Mais il m’a tout de suite arrêtée :
— Ne dites pas de mal de votre chant, Arlette. Lui aussi a une âme, et c’est pourquoi j’éprouve à l’écouter la même jouissance qu’à entendre celui de cette cantatrice.
Mes joues sont devenues rouges de plaisir, car Guy parlait très simplement, sans vouloir me faire de compliment. Alors, je n’ai plus autant envié la chanteuse.
Cet après-midi a passé mille fois trop vite. Quand Madeleine m’a dit : « Eh bien, Arlette, c’est fini ; viens-tu ? » je n’ai pu retenir un : « Déjà ! » qui n’exprimait pas assez tout mon regret.
Dans le vestibule, une foule de personnes sortaient, se saluaient, se souriaient, se répandaient en exclamations sur l’excellence du concert, que je n’avais pas été seule à trouver superbe… Tout à coup, j’ai aperçu Jeanne d’Estève qui causait près de sa mère, par extraordinaire, — et avec des messieurs, naturellement ! J’ai eu au cœur une petite secousse, à cette idée : « Guy va nous quitter pour elle ! »