Madeleine qui, bien que très savante, a toujours la passion des cours, allait aujourd’hui écouter une espèce de conférence sur « le rôle de la femme à notre époque », et elle m’avait emmenée, à mon instante prière, tout en disant que je m’y ennuierais, — ce qui était un pur jugement téméraire. Je me sentais, au contraire, pénétrée de la gravité de notre mission, à nous autres femmes, en entendant ce qu’en disait le professeur, un gros blond aux yeux chercheurs derrière son pince-nez, qui tirait une abondance incroyable d’idées de son cerveau. Il me faisait penser à ces prestidigitateurs qui, d’un simple foulard, font sortir une profusion de fleurs, de pièces d’argent, etc. Bref, cet homme étonnant a terminé son discours par une très belle phrase pour nous exhorter à développer notre esprit par de nombreuses et sérieuses lectures… Si je me doutais que cette phrase serait cause de mes malheurs !…
Je rentre tout animée de bonnes résolutions, et, comme justement avant le dîner, je me trouvais seule dans le petit salon, j’avise sur la table un livre tout neuf, — un livre de grande personne ! — Je pense aussitôt à la recommandation du professeur et me dis : « C’est le moment ou jamais de cultiver mon esprit ! » Vite, je m’installe près de la lampe et j’ouvre le livre. Mais je n’en avais pas lu une demi-page, pas claire, d’ailleurs ! — il y était question d’une dame très belle et très nerveuse qui allait rejoindre un ami, je ne sais où… — je n’en avais donc pas lu une demi-page, qu’une voix me fait sauter le nez en l’air. Guy était devant moi :
— Comment, toute seule, Arlette ? Qu’est-ce que vous faites là ?
— Mais je lis !
— Quoi donc ?
Je lui tends le volume. Il y jette un coup d’œil… Mais voilà sa figure qui change ; elle devient tout à fait fâchée, et, au lieu de me rendre le livre, il le jette à l’autre bout du salon, me disant d’une voix que je ne lui connaissais pas :
— Qui vous a permis de toucher à ce roman ?
— Personne. Il était là sur la table… je l’ai pris.
Du même ton, presque dur, il continue :
— Pourquoi prenez-vous ainsi les livres qui ne sont pas à vous ?