Et j’ai oublié la belle Jeanne. Et nous sommes partis comme si nous volions, vite, vite… Mais, le soir, pendant que nous bavardions en nous couchant, Madeleine et moi, ma sage cousine s’est exclamée, tout à coup, rappelant notre séance de patinage :
— Que cette Jeanne est donc séduisante !
Tout de suite, le petit démon mauvais qui s’agite en moi dès qu’il est question d’elle, s’est dressé ainsi qu’un diable surgissant d’une boîte, et j’ai demandé à Madeleine :
— Mais enfin pourquoi la trouves-tu si séduisante, Jeanne d’Estève ?
— Parce qu’elle l’est, tout simplement, a fait Madeleine d’un ton qui a achevé de mettre ma sagesse en déroute.
— Parce qu’au bal elle danse tout le temps avec le même cavalier, s’il lui plaît, et cause avec lui durant tout le cotillon au lieu de valser, en laissant briller ses yeux par-dessus son éventail ? parce qu’elle s’arrange pour être toujours entourée de messieurs ? parce qu’elle fait enfin une quantité de choses que tu t’empresserais de trouver très inconvenantes si c’était moi qui les faisais ?
J’avais parlé d’un seul trait… J’étais honteuse de ma méchanceté, et pourtant je ne pouvais m’arrêter. Madeleine, qui nattait ses cheveux devant la glace, est demeurée stupéfaite :
— Arlette, qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que t’a fait Jeanne, pour que tu l’attaques ainsi ?
— Je ne l’attaque pas… Je te demande une explication, ai-je répliqué en tourmentant mon pauvre oreiller bien innocent. Vous êtes tous en adoration devant elle, et je ne comprends pas pourquoi, attendu qu’elle ne me produit pas le même effet qu’à vous, voilà !
— Eh bien, je t’engage à ne pas le dire, surtout devant Guy, car ta sévérité lui semblerait pour le moins bizarre, a riposté Madeleine à son tour, d’un ton courroucé, tout à fait rare chez elle.