Madeleine n’a pas insisté. Elle n’est pas curieuse comme moi, et elle a continué tout simplement :

— Maman te fait demander de chanter quelque chose, parce que Mme Harvet a beaucoup entendu parler de toi et voudrait t’écouter.

Chanter ? J’avais bien autre chose en tête ! J’allais répondre à Madeleine, en rejetant bien loin sa proposition ; je me suis arrêtée. Si je chantais, je les empêcherais de causer, elle et lui. Tout de suite j’ai consenti. Je me suis assise au piano, et j’ai commencé une ballade que Guy me demande toujours, celle de la Délaissée

Une chose très étrange m’est arrivée alors. Les paroles que je disais, il me semblait tout à coup que ce n’était plus la Délaissée qui les disait, mais moi qui les criais en désespérée ; que c’était moi qui étais toute seule, abandonnée, moi qui ne pouvais pas supporter cette solitude, qui étais triste à en mourir, qui avais des sanglots plein la gorge…

Quand je me suis tue, il y a eu une seconde de silence profond, puis un grand bruit s’est élevé. Tous applaudissaient, je crois bien, et ils m’ont ainsi réveillée de mon mauvais rêve. Mes yeux ont été vite vers Guy et Jeanne. Enfin, ils ne causaient plus ! Guy, adossé au mur, me regardait, moi, sa poupée !

Mais elle a tourné la tête vers lui, et, comme je n’étais pas bien loin, je l’ai entendue dire avec son petit rire :

— Elle est étonnante, c’est vrai !… Je comprends qu’elle vous intéresse. Quelle drôle de fillette ! Elle a l’air de sentir comme une femme !

Cette fois, je n’ai pu distinguer la réponse de Guy ; mais, quelques minutes plus tard, comme elle lui disait adieu, elle a ajouté :

— A demain, n’est-ce pas ? nous patinons.

Et il a répondu en s’inclinant :