Père, votre petite voudrait bien se retrouver près de vous à Douarnenez ! Pourquoi ne lui permettez-vous pas encore de revenir ? Pourquoi ne peut-elle se blottir contre vous, en vous demandant tout bas pour quelle raison elle a le cœur lourd comme si une énorme pierre y était tombée tout à coup et y demeurait, le lui écrasant !

28 janvier.

Ne croyez pas ce que je vous ai dit contre la vie, père… Elle n’est pas détestable : elle est exquise, au contraire, et elle a des moments tellement bons qu’ils lui font pardonner tous les autres. Je suis réconciliée avec Guy… Il n’est pas fâché contre moi, et il m’assure qu’il ne l’a jamais été… C’est ce soir que nous avons signé la paix, à six heures… A six heures seulement ! par ma faute, parce que j’avais refusé d’aller patiner avec Madeleine, pour ne pas les déranger, Jeanne et lui.

Ma sage cousine, après m’avoir déclaré que j’étais bien capricieuse, était partie avec ma tante pour jusqu’au dîner, puisque j’avais dit ne vouloir pas faire de visites après la séance de patinage. Quand elles ont été sorties, ne pouvant rester en place avec cette agitation que j’avais plein le cœur et l’esprit, j’ai été chercher miss Ashton, et, tout droit devant nous, en silence, nous avons marché dans l’avenue du Bois… Mais elle a été lugubre, notre promenade ! J’étais comme un vieux philosophe qui, n’ayant plus rien à démêler avec les plaisirs, les joies, les bonheurs du monde, leur aurait forcément fermé sa porte et les considérerait, d’un œil de regret, à travers le trou de sa serrure… Je me sentais jalouse de tous les gens que nous rencontrions et qui n’étaient pas lugubres comme le temps, comme le ciel glacial d’hiver, comme mon cœur, toujours si douloureux ! J’étais jalouse des enfants qui couraient joyeux, et je les enviais ; j’enviais aussi les arbres et tout ce qui ne pensait pas… Moi, je pensais trop, et surtout je voyais, aussi bien que si j’y avais été, Guy et elle causant de même que la veille, que toujours… Quelle comparaison il devait faire entre elle et moi, petite fille boudeuse et fantasque !

La nuit tombant, il a fallu rentrer. J’avais un tel besoin de ne plus garder pour moi seule ma détresse, que j’ai été trouver mon piano et j’ai chanté, chanté tout ce que j’avais de triste dans la pensée, jusqu’au moment où la voix m’a fait défaut… Alors, tout à coup, comme j’étais debout devant le feu, plongée dans mes réflexions, j’ai entendu un pas vif dans le salon voisin… celui de Guy…

Je n’ai pas osé courir à lui ; à peine me suis-je risquée à le regarder, ayant peur qu’il n’eût l’air sévère… Mais, — quelle surprise délicieuse ! — il souriait en approchant et il me dit :

— Une vraie petite Cendrillon ! Toute seule au coin du feu pendant que ses grandes sœurs sont au bal ! Arlette, pourquoi n’êtes-vous pas venue patiner ?

— Parce que j’étais triste !

Et, incapable de cacher davantage ma désolation, j’ai crié :

— Oh ! Guy, dites-moi que vous ne m’en voulez pas ?