Quelques lignes seulement, tracées d’une écriture irrégulière, comme lassée. Et le jeune homme lut :

« Chère madame,

« Vous êtes mille fois bonne de prendre autant d’intérêt à l’avenir de mon Arlette. Si profond que soit le chagrin que j’éprouverai à la perdre maintenant, je suis certes tout prêt à l’oublier pour ne songer qu’à son seul bonheur. Dans mon état de santé, d’ailleurs, son mariage serait pour moi une grâce inespérée. Je serais ainsi délivré de mes terribles et constantes craintes à ce sujet. Aussi ne saurai-je trop vous remercier de vouloir bien prendre tous les renseignements nécessaires sur le projet en question… »

— Tu vois, Guy, dit Mme Chausey, interrompant la lecture que son frère faisait à demi-voix.

Il répéta : « Je vois », tout en parcourant des yeux les dernières lignes, dans lesquelles le docteur s’excusait de la brièveté de sa lettre, causée par l’état d’extrême fatigue où l’avait mis l’épidémie de typhus de Douarnenez.

— Pauvre homme ! murmura Guy.

Dans sa pensée ressuscitait le souvenir de sa première et mélancolique conversation avec Yves Morgane, dans le cabinet de travail assombri par l’orage… Puis, tout à coup, la grande pièce triste s’était éclairée par l’apparition d’un visage d’enfant d’une blancheur dorée où riaient des yeux étincelants et des lèvres fraîches…

Guy eut un léger mouvement de la tête en arrière comme pour repousser la vision, et il dit :

— A quel heureux mortel destines-tu l’adorable femme que sera Arlette ?

— Je ne le connais pas personnellement. C’est le fils d’une très ancienne amie de Mme Harvet. Il a d’importantes propriétés en Anjou et s’en occupe lui-même toute l’année…

— Une façon d’agriculteur civilisé, quoi !