Il inclina la tête et laissa Mme Chausey disparaître dans son appartement. Lui, arrêté à la fenêtre, resta debout, le regard perdu dans le ciel pâle d’hiver. Pourquoi donc les paroles de sa sœur, au sujet de la très modeste situation d’Arlette, qui rendait toute union difficile pour elle, l’avaient-elles si vivement choqué, lui qui, cependant, était si fort de son temps et n’avait jamais eu l’idée qu’il pourrait épouser une femme sans fortune ? Pourquoi donc était-il ainsi ennuyé du projet de mariage formé pour sa petite amie ?

Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, en somme, qu’elle se mariât ou non ? Il n’avait pourtant pas la prétention de la voir éternellement demeurer l’enfant qu’elle était à ses yeux, parce qu’il la trouvait exquise ainsi. Qu’elle épousât n’importe quel Breton ou bien cet inconnu sorti tout à coup des profondeurs de son Anjou, il la perdrait toujours de vue. Un moment proche ou lointain devait arriver où elle ne serait plus la délicieuse et confiante petite amie qui lui était chère. Cela, c’était inévitable. Comment, lui, le Parisien sceptique, expérimenté, amoureux de sa liberté, se laissait-il ainsi troubler par cette perspective ?

— Quel être inepte je fais avec mes rêvasseries ! murmura-t-il, secoué d’une sourde colère contre lui-même.

Et pour échapper à sa pensée, il fit comme Arlette en pareil cas, il s’assit au piano et se mit à jouer au hasard de son impression, commençant un air tzigane fiévreux et emporté, d’une fougue nerveuse, interrompu soudain par un chant de rêve. Les notes glissaient sous ses doigts, mais son esprit n’en poursuivait pas moins le mystérieux travail d’analyse qui l’irritait à tel point que, jetant sur le clavier un accord vibrant, il s’arrêta.

— Oh ! Guy, pourquoi ne jouez-vous plus ? Encore ! cria une voix fraîche.

Arlette était là, arrêtée sur le seuil du salon, le visage tout rosé par le froid dans la caresse du col de fourrure, ses yeux brillants, aux reflets de velours, fixés sur Guy.

— Encore ! répéta-t-elle… Reprenez ce chant tzigane. C’est le mien… celui que j’aime le plus !

Mais il n’était plus en disposition pour bien jouer et secoua la tête :

— Je le massacrerais maintenant… Vous savez que je suis un capricieux en musique… Ce soir, à un autre moment, je vous le jouerai.

— Une promesse sérieuse, cela ?