Il lui tendait les bras et, l’enlevant comme un bébé, il mit paternellement un baiser sonore sur chacune des joues pâlies par la fatigue et l’émotion.

— Ah ! mon cher petit enfant, que je vous contemple pour être bien sûr que c’est vous ! Quelle belle demoiselle vous êtes devenue ! Oh ! que le temps a été long sans vous, petite reine !… Heureusement, j’avais souvent de vos nouvelles… Votre père avait la bonté de me lire des passages de vos lettres…

— Capitaine, comment est père ?

La physionomie souriante de M. Malouzec s’assombrit aussitôt. Mais il remarqua, au passage, un signe de sa sœur, et il répondit simplement :

— Toujours à peu près de même, ma petite fille ; vous allez le trouver changé, très changé. Il faudra prendre bien garde de ne pas l’agiter. Il est très faible, et le médecin recommande beaucoup de calme autour de lui.

— C’est Mme Morgane qui le soigne ?

— Hum… oui, elle le soigne… Mais il préfère se soigner seul.

— Comme je le comprends ! songea Arlette, dont le cœur battait à larges coups dans sa poitrine. Mais elle n’articula rien de semblable et répondit seulement en hâte aux questions empressées de l’excellent homme sur son voyage de retour, sur Paris, sur la famille Chausey, ne soupçonnant pas qu’il l’interrogeait ainsi parce qu’il avait peur de ses demandes sur l’état du docteur… Mais elle y revint bien vite, insatiable de ces détails qui lui meurtrissaient le cœur.

— Ah ! petite reine, il s’est conduit comme un héros pendant ces deux mois d’épidémie ! S’il n’a pas la croix, ce sera à désespérer de toute justice… Douarnenez était plein de malades… Du côté du port, ils tombaient comme des mouches… Et lui s’occupait de tous, à toutes les heures du jour et de la nuit… Aujourd’hui, c’est lui qui est mis à bas.

La grosse voix du capitaine s’était enrouée ; il tourna la tête pour cacher à Arlette l’altération soudaine de son rude visage, et il ne vit pas les yeux de pauvre oiseau blessé qu’elle levait vers lui.