Mlle Malouzec, restée en arrière pour veiller aux bagages, les rejoignait, et, en hâte, ils se dirigèrent vers la maison Morgane. Le pâle crépuscule de février tombait déjà dans les rues grises où résonnait, très sonore, un bruit incessant de sabots sur le pavé ; et Arlette avançait insensiblement, reprise par son pays breton, enveloppée par la forte brise marine qui lui jetait aux lèvres sa saine caresse et réveillait en elle les impressions un peu oubliées, rejetant tout à coup, dans une sorte de lointain, le grand Paris qu’elle avait quitté. Sur leur passage, ils rencontraient des visages connus… Les femmes s’exclamaient, à la vue d’Arlette, et la saluaient d’un sourire, d’un mot de bienvenue ; des gamins marmottaient son nom, et les marins qui circulaient dans les petites rues étroites, d’une allure roulante, lui ôtaient leur béret, quelques-uns même s’arrêtant pour s’informer de la santé du docteur.
Dans le ciel embrumé, se dressait maintenant plus net le clocher de Ploaré. Puis, la maison d’Yves Morgane apparut. Enfin !… Frémissante, Arlette franchit la grille. Au bruit de la sonnette d’entrée, une grande femme se dressa sur le seuil du vestibule, Mme Morgane ; derrière elle se détachait la grosse figure de Blanche.
— Ah ! c’est toi, Arlette ?… Eh bien, il n’est pas trop tôt ! fit Mme Morgane, mettant un froid baiser sur le front de sa belle-fille… J’espère que tu t’en es donné du bon temps !… Et pendant que nous étions ici gardes-malades !
— Si je l’avais su, il y a longtemps que je serais de retour… Pourquoi ne me l’avez-vous pas écrit ? Tout le monde m’a caché la vérité…
— Et tu ne le regrettes pas trop, au fond, grommela-t-elle. C’est plus amusant d’aller au bal, au spectacle, dans les magasins, que de soigner un malade !
Les yeux d’Arlette flamboyèrent d’indignation ; mais elle était tellement dominée par le désir d’embrasser son père qu’elle ne releva pas les paroles mauvaises qui l’attaquaient dès la première minute de son retour. Après avoir échangé un rapide baiser avec Blanche, elle demanda hâtivement :
— Où est père ? Dans son cabinet ?
— Dans son cabinet !… Ah ! bien oui !… Dans sa chambre, qu’il ne peut quitter… Monte, il t’attend, ma fille, et il a recommandé de te laisser entrer seule pour que tu te livres à ton aise à tes effusions avec lui… Allons, dépêche-toi…
— Va, enfant, dit Mlle Malouzec, qui avait écouté le colloque avec des efforts prodigieux de patience pour ne pas intervenir ; car elle savait que ses paroles ne serviraient qu’à rendre Mme Morgane plus acerbe.
— Va vite, ma chérie, répéta-t-elle. Et, surtout, sois bien calme pour ne pas agiter ton père… n’est-ce pas, petite ?