— Je ne pense pas… à moins que, chose très improbable, je ne puisse, en ton nom ou au mien, être bon à quelque chose pour Arlette…
Elle n’insista pas et dit « au revoir » à son tour. Elle sentait que son frère avait raison de partir, que sa démarche était toute naturelle ; mais, en même temps, un obscur regret l’agitait qu’il fît ce voyage. Pourtant, chose étrange, pas une fois l’idée ne lui vint que Guy pût porter à Arlette plus qu’un simple intérêt fraternel, tant à ses yeux sa nièce était encore une vraie enfant. Elle ne soupçonna pas, quand, le soir même en s’endormant, elle pensa que son frère roulait vers Douarnenez, elle ne soupçonna pas qu’une impatience le brûlait d’arriver, qu’il sentait tomber sur son cœur même les larmes désespérées que l’enfant versait là-bas toute seule, ayant perdu le père qu’elle adorait…
Toute la nuit, Guy de Pazanne voyagea ainsi ; mais seulement au milieu du jour suivant il atteignit Douarnenez. La gare était presque déserte. En cette saison, les touristes ne venaient point, et le chef de gare le considéra un peu étonné. Lui ne s’en aperçut même pas et, en hâte, s’engagea dans le pays par ce même chemin qu’il avait parcouru pour la première fois, alors qu’elle cheminait alertement devant lui, la petite Arlette, si rieuse dans sa robe toute rose… Qu’il était bien enfui ce jour d’été chaud de soleil !… Un vent âpre, maintenant, soulevait les flots gris qu’il apercevait dans un lointain embrumé, et aucun groupe joyeux n’avançait devant lui. Il croisait seulement des femmes en coiffe blanche qui se retournaient sur son passage. A distance, des enfants le suivaient, chuchotant dans leur langue bretonne, et, le voyant se diriger vers la maison du docteur Morgane, ils comprenaient et cessaient de rire pour un moment. Guy arrivait… Il reconnaissait la maison, le petit perron, le jardin où quelques pousses hâtives verdoyaient sur le bois des arbres. La porte était large ouverte.
Quand il approcha, des femmes du pays, qui causaient à demi-voix devant le perron, s’écartèrent, laissant apercevoir sur le seuil une grande femme en noir, Mme Morgane elle-même. Et Guy s’aperçut alors qu’il n’avait pas encore songé qu’Yves Morgane laissait une veuve et d’autres enfants qu’Arlette…
Il n’y avait guère de visible trace de douleur sur ses traits, dont l’expression était plus impérieuse encore que de coutume. Elle toisa le jeune homme et demanda d’un ton raide, sans le reconnaître :
— Vous désirez, monsieur ?
Guy s’inclina avec une aisance légèrement hautaine.
— Permettez-moi, madame, de me présenter de nouveau à vous, Guy de Pazanne.
— Ah ! oui, je me souviens, le cousin d’Arlette…
Froidement, il continua ;