— Oh ! quel bonheur ! quel bonheur ! Ainsi, Mme Morgane ne pourra plus me faire croire que les petites femmes ne sont que des monstres, puisque vous, qui habitez Paris, vous me trouvez jolie ; et vous devez vous y connaître ! Que je suis donc contente que vous soyez venu !

Tout cela dit avec une joie juvénile et sans ombre de vanité. Mais je ne sais quelles révélations sur Mme Morgane m’aurait encore values notre conversation, si le docteur qui rentrait ne nous avait emmenés dîner.

Arlette avait été dure pour les assiettes de sa belle-mère, qu’elle m’avait annoncées comme affreuses. Elles étaient laides, sans conteste, mais moins encore que le meuble du salon. Le couvert brillait par une absence totale d’élégance ; toutefois, une admirable botte de chèvrefeuille s’épanouissait au milieu de la table, dans une jatte de cristal, de par les soins de Mlle Arlette, qui paraissait ravie, d’ailleurs, de cet embellissement et l’enveloppait, à la moindre occasion, d’un œil satisfait tout à fait amusant. Ce qui ne l’empêchait point de causer avec sa joyeuse vivacité, insatiable de détails sur vous toutes, ma sœur et mes nièces ; détails qu’elle écoutait en dévorant son dîner de ses jolies dents de chatte, laiteuses et fines, tandis qu’à ses côtés les garçons engloutissaient silencieusement le leur.

Mais s’ils étaient figés dans leur mutisme, ils paraissaient pénétrés d’admiration pour l’animation de leur jeune sœur, dont ils me font l’effet d’être les dévoués serviteurs. Le docteur Morgane lui-même subissait l’influence de sa rieuse jeunesse, car son visage s’était un peu éclairé, et il se révélait causeur très intéressant, au courant de tout ce qui caractérise le mouvement scientifique, comme le mouvement artistique contemporains ; tellement, que je me demande encore comment un homme de sa valeur a pu accepter de s’enfouir sa vie entière dans une petite ville de pêcheurs…

Entre lui et Arlette, j’avais tout ce qu’il fallait pour passer une soirée charmante de causerie, — sur des tons différents, — mais ma jeune cousine me réservait, sans le soupçonner, une surprise exquise. Cette surprise, elle me l’a procurée après le dîner, pendant que nous étions dans le jardin à jouir d’une nuit incomparable. Tout à coup, en l’écoutant parler, j’ai été frappé de la richesse de son timbre de voix ; et aussitôt m’est revenue en mémoire sa promesse de me faire un peu de musique. Je la lui ai rappelée. Elle s’en est souvenue de très bonne grâce ; mais comme je me levais pour rentrer à sa suite dans la maison, elle m’a arrêté :

— Si vous êtes bien ici, restez… A la place où vous êtes, on m’entend très bien. Tous les soirs, c’est là que se met papa quand je chante pour lui !

J’ai accepté, tant le conseil était séduisant à suivre. Je vous répète que la nuit était digne de Charlotte et de son fiancé Pierre.

Dans le cadre de la fenêtre, faiblement éclairée, la forme svelte d’Arlette s’est découpée.

— Mon cousin, que désirez-vous entendre ? Du triste, ou du gai ?

— Du triste et du gai !… Tout ce que vous voudrez, car j’aime la musique avec passion et sous toutes ses formes, pourvu qu’elles soient belles !