— Moi, je l’adore ! m’a jeté Arlette disparaissant.

Louise, tu entendras chanter cette fillette et tu reconnaîtras qu’il n’y a pas le moindre « emballement » dans mon fait si je déclare qu’elle est merveilleusement douée. Ce qu’elle chante et la façon dont elle le chante ne ressemblent à rien de ce que nous avons coutume d’ouïr ; ce sont de vieilles poésies bretonnes, des ballades, des rondes, les unes plaintives, les autres d’un entrain endiablé ou encore follement passionnées. Elle les dit comme elle les sent, — et elle sent très vivement, — leur donnant un accent, un relief, une intensité d’expression qui sont tout bonnement stupéfiants. Elle les chante « à sa façon », selon son mot, n’ayant jamais pris ombre de leçon, d’une voix tout ensemble fraîche et grave que la bonne nature lui a donnée pleine, souple, étonnamment timbrée. Elle les chante avec des accompagnements très simples qu’elle a presque tous imaginés elle-même, selon le caractère de la poésie à laquelle ils étaient destinés. Pour certaines ballades, elle a trouvé des accords qui ont des sonorités d’orgue…

Ah ! certes, je comprends que son père demeure des instants et encore des instants, le soir, à l’écouter… Quand elle s’est tue, un instinctif : « Encore ! » m’est monté aux lèvres. Mais elle ne m’a pas entendu. Revenue à la fenêtre, elle me criait gaiement :

— Quel silence ! Mon cousin, est-ce que je vous ai endormi ?

— Endormi ? Dites que vous m’avez tellement charmé, que j’ai peine à revenir sur la terre et que je ne trouve pas de mots pour vous remercier.

— Ne me remerciez pas. C’est un immense plaisir pour moi de chanter ! Je suis seulement contente de ne vous avoir pas ennuyé en vous obligeant à m’écouter si longtemps !

Avait-elle donc chanté longtemps ?… Juste à ce moment, une horloge, — celle de l’église sans doute, — a sonné dix coups. Ce devait être une heure tardive pour Douarnenez, car je me suis aperçu alors, revenu du monde enchanté où m’avait emporté la musique d’Arlette, que le gros Corentin sommeillait, le nez dans sa cravate, et que le grand Yves était violemment tenté de l’imiter.

Bien vite, je me suis levé, prenant congé du docteur, qui paraissait sensible au plaisir que m’avait fait Arlette ; mais, à mes paroles enthousiastes, il a simplement répondu :

— Comment ne serait-elle pas musicienne !… Sa mère l’était à un point que vous ne pouvez imaginer !

Quant à la jeune personne elle-même, elle ne semblait pas se douter le moins du monde de la somme de talent dont l’a gratifiée le ciel. Suspendue au bras de son père, de cette manière câline qui lui est propre, elle m’accompagnait jusqu’au seuil du jardin ; la flamme de la lampe baignait de reflets capricieux sa blanche figure, son regard de feu, sa bouche de petite fille… Dans la nuit, comme je laissais retomber la grille derrière moi, j’ai entendu sa voix fraîche me crier une dernière fois : — Bonsoir, Guy. A demain.