Et c’est ainsi, dans une mémorable journée, que j’ai fait la connaissance de ma cousine Arlette… »
III
Sur la grande place de Douarnenez, il y avait une petite boutique basse, bien connue non seulement des ménagères du pays, mais encore des artistes et des hommes de lettres venus là en séjour d’été, car ils faisaient volontiers de fréquentes stations pour causer avec la propriétaire de ladite boutique, Mlle Catherine Malouzec. C’est qu’elle avait vraiment sa personnalité, cette solide Bretonne, frôlant la soixantaine sans que sa haute taille robuste en subît, même de loin, l’effet ; à peine quelques rides sillonnaient le visage d’un ton de cire blonde, où luisaient des yeux très vifs qui éclairaient une indiscutable laideur, — mais une laideur souriante et aimable. Éternellement habillée de même, elle avait un air de nonne, ses cheveux gris allongés en bandeaux plats sous la coiffe plissée, sa robe unie, toujours noire, tombant en plis rigides le long de son grand corps sans grâce.
Dans la petite boutique vieillotte, vitrée de carreaux étroits derrière lesquels s’alignaient, en la saison, des pots alternés de géraniums et de fuchsias, non seulement elle vendait de tout, — les pelotes de laine voisinant avec les images bariolées de couleurs vives, les faïences de Quimper, le chocolat et les plumeaux à l’usage des ménagères douarnenistes, — mais encore elle accueillait, avec une dignité singulière et innée, les visiteurs de choix qui venaient chercher auprès d’elle les détails sur les coutumes, les légendes, les poésies du pays. Ces détails, elle les leur donnait dans une langue originale de femme intelligente, d’un tour d’esprit bien personnel, puisqu’elle n’avait jamais subi aucune influence intellectuelle.
Ni riche ni pauvre, elle était de fort honorable famille et aurait pu vivre « en dame » dans sa maison. Mais, avant tout, elle était observatrice rigoureuse de la tradition ; et sa grand’mère et sa mère ayant été successivement les souveraines maîtresses de la petite boutique basse, elle avait tout naturellement suivi leur exemple, mais en restant fille, car elle s’était jugée, sans pitié, trop laide pour tenter avec succès l’aventure conjugale.
Son frère, non moins respectueux des usages de la famille, où les hommes étaient marins de père en fils, avait longtemps navigué, faisant le commerce un peu sur toutes les côtes, jusqu’au jour, — très long à se lever, — où, fatigué enfin de sa vie errante, il était revenu se fixer dans ce coin de terre où il avait joué gamin, avec de vigoureux petits gars, aujourd’hui hommes vieillis comme lui. Il avait retrouvé la maison filiale telle qu’il l’avait vue tout jeune ; il avait repris possession de la chambre qu’il occupait garçonnet, celle-là même où il avait fait ses premiers rêves de vie aventureuse et dont les murs, par endroits, portaient encore la trace des tatouages qu’il leur infligeait pour représenter les scènes décrites dans ses chers livres de voyage.
Maintenant, M. Malouzec ne lisait plus, ses souvenirs lui formant désormais un livre qui suffisait à le charmer ; et son occupation préférée était devenue le soin de son jardin, qu’il entourait d’un véritable culte, en compagnie d’une jolie fleur humaine, sa favorite, Arlette Morgane, qui faisait de lui tout ce qu’elle voulait, comme Mme Morgane le remarquait aigrement en toute occasion. En effet, ce vieux loup de mer de taille athlétique, au demeurant l’homme le plus paisible, le meilleur, le plus doux qu’on pût souhaiter rencontrer, était le docile serviteur de la fantasque Arlette Morgane. « Elle est la seule passion de sa vie ! » affirmait en riant Mlle Catherine, qui ne s’en montrait point jalouse. Elle-même adorait l’enfant, qu’elle avait vue naître, de toute la tendresse inemployée qu’enfermait son cœur de vieille fille. Et l’enfant le savait bien…
Quand elle était bébé, la boutique basse de la grande place lui faisait l’effet d’un monde un peu mystérieux, tant elle y apercevait de choses dont elle ne devinait pas bien l’usage. Aussi elle y arrivait tout ensemble craintive et charmée, sans rien perdre toutefois de son assurance drôle, sa petite bouche fière, qui n’avait point de baisers pour tout le monde, allant chercher, caressante, la grande figure maigre de Mlle Catherine, toujours éclairée pour elle par un bon sourire… Et puis, là, elle était souveraine maîtresse, ce qui convenait fort à sa jeune indépendance ; elle était reçue comme une reine par Mlle Catherine, ravie de la voir promener sa mignonne personne dans la boutique sombre, amusée de l’adresse des doigts menus fourrageant de droite et de gauche, même dans les profondeurs des boisseaux pleins de lentilles sèches, pour le seul plaisir de disperser ensuite les innocentes lentilles aux quatre vents du ciel, d’un mouvement vif de la main.
Quelquefois pourtant, si les fantaisies d’Arlette devenaient trop audacieuses, Mlle Catherine perdait patience et morigénait un peu la petite reine, qui ne se troublait guère, mais cessait tout de suite son jeu. Avec ceux qu’elle aimait, elle était docile, pliant son impétuosité au joug pour répondre à la tendresse qu’on lui donnait ; — d’ailleurs, vite cabrée devant l’autorité des autres. De là, ses rébellions plus ou moins accentuées devant Mme Morgane, incapable de comprendre une nature prime-sautière, ardente comme celle de l’enfant ; irritée de ne pouvoir la transformer en une fillette quelconque, docile, calme, travailleuse, une espèce de machine vivante bien facile à faire mouvoir.
Travailleuse, Arlette l’était, certes, mais à sa manière, passionnée pour ce qui l’intéressait, d’une indifférence totale pour tout le reste ; son esprit étant un personnage d’humeur fort indépendante qui habitait un palais très précieux, tout neuf encore, aux murailles de cristal, lumineuses et irisées, hermétiquement closes pour les intrus… De ce nombre, en première ligne, la propriétaire du brillant palais mettait sans hésitation l’arithmétique, science fort estimable sans doute, mais à la façon du grimoire des sorciers ; bonne, déclarait-elle dédaigneusement, pour les marchands et les vieilles gens qui ont fait beaucoup d’économies, — non, certes, pour les petites filles à l’aube de leur vie.