En revanche, les portes s’étaient ouvertes bien grandes devant deux illustres sœurs, l’histoire et la géographie ; mais elle les avait accueillies à sa manière, les interrogeant sur cela seul qui la charmait, tirant sa révérence à ce qui était chronologie, dates, administration ; laissant de côté, avec une désinvolture parfaite, les listes des fleuves, montagnes et autres accidents géographiques, qu’elle abandonnait là où ils devaient rester jusqu’à la fin des siècles. Cependant, elle était captivée par les visions que certains d’entre eux, parfois par leur nom seul, évoquaient dans son imagination, déjà préparée à goûter le pittoresque des contrées lointaines par les récits du capitaine. Lui, avait navigué par là-bas, dans les pays charmeurs qu’Arlette ne connaîtrait jamais, où poussaient de grandes fleurs étranges sous des ciels d’un bleu insondable, à l’ombre d’arbres splendides, tels qu’il en existait dans ces contes, ces légendes qu’elle aimait tant à lire.

Car elle avait, comme tous les êtres très jeunes, le goût du merveilleux. Elle adorait les histoires de saints accomplissant des miracles, qui la transportaient d’admiration et ne semblaient jamais surprenants à sa foi naïve et ardente. Elle avait plein la mémoire de vieilles chansons, de vieilles poésies celtiques qui la faisaient vivre dans un monde charmant, inconnu aux profanes, peuplé d’enchanteurs, de saints, de fées, de héros échappés d’un peu partout. Légende et histoire s’étaient, en effet, si bien amalgamées dans ce jeune cerveau, indifférent à l’ordre des siècles, que bien impossible eût été de lui faire distinguer le domaine propre de chacune. Pour Arlette, étaient contemporains tous les personnages qui lui plaisaient. C’est ainsi qu’elle faisait vivre en excellent voisinage, le vaillant Arthur, Henri IV, Roland le paladin, Marie Stuart ; voire même la belle et fatale Dahut, la fille maudite du roi Gralon, dont, toute petite fille, elle écoutait l’histoire avec un effroi charmé, pour s’en aller ensuite, à la marée basse, chercher à entrevoir, dans l’infini blond des sables, les ruines saillantes encore de la ville d’Ys, — racontait-on… Quant aux héros qui n’avaient pas le don de la séduire, elle les rejetait pêle-mêle dans le chaos très sombre où jamais ne s’aventurait le lutin qu’elle avait pour esprit ; et, à la tête des victimes reléguées dans cet abîme ténébreux, trônait l’infortuné Louis XIV. Ce grand roi majestueux, casqué d’une encombrante perruque, paraissait à Arlette tout crûment un sot d’avoir enseveli son visage sous un pareil édifice, et sa liberté sous les mille liens de l’étiquette.

C’est que la liberté lui semblait le plus grand des biens, à elle, vrai farfadet, sœur de ceux que les bonnes gens croyaient voir, le soir, danser éperdument dans la lande ; comme eux, toute de flamme, éprise de mouvement, pétillante de malice rieuse, le cœur infiniment tendre, la pensée d’une clairvoyance destinée à devenir sans merci quand sa candeur extrême n’y mettrait plus une sourdine ; ayant en elle tout un monde de sentiments, d’idées, d’impressions qui s’unissaient, se succédaient de façon à faire d’elle une petite créature singulièrement vivante.

Une petite créature qui tenait donc une très grande place dans l’existence actuelle du bon capitaine Malouzec ; lequel, tout bas, la considérait bien un peu comme son enfant, par cela seul qu’il l’avait vue pouponne et qu’elle avait toujours été sa favorite, depuis le temps où il prenait tant de plaisir à soutenir sa marche chancelante de bébé…

… Et vraiment si, ce jour-là, M. Malouzec ne goûtait pas davantage la paix radieuse de cette matinée de dimanche, c’est qu’il attendait inutilement la visite de cette petite amie. Il l’avait à peine entrevue depuis que cette famille Chausey avait surgi tout à coup, réclamant le droit de faire ample connaissance avec elle et l’accaparant complètement.

Rencontre providentielle dont il y avait lieu de se réjouir, déclarait Mlle Catherine. De la sorte, l’enfant connaîtrait les parents de sa mère.

Oui, c’était très bien, le capitaine l’avouait ; mais, à part lui, il songeait avec un secret plaisir, tout en se jugeant très égoïste, que cette brillante famille d’Arlette allait seulement faire une apparition à Douarnenez.

Et il se le répétait encore, tandis qu’il contemplait, assis à l’ombre d’un noyer bien feuillu, les perspectives verdoyantes de son jardin. Autour de lui, dans les allées, le soleil épandait une clarté intense, tachée çà et là par l’ombre crue de quelque branche autour de laquelle des insectes bourdonnaient, ivres de lumière ; et dans l’infini bleu de ce ciel d’été, des hirondelles tournoyaient avec des courbes folles, de larges envolements d’ailes qui semblaient les emporter vers la mer palpitante.

La brise chaude qui errait chargée d’une indéfinissable odeur de fraises mûres et de lis, apporta tout à coup au capitaine le bruit d’une lointaine sonnerie de cloches dans l’église qu’on ne voyait pas, et il pensa :

— Tout à l’heure, Catherine, en revenant de la grand’messe, me donnera des nouvelles d’Arlette, puisque l’enfant me délaisse !