— Vous dites que Monsieur a commandé le dîner pour huit heures seulement, afin que son Arlette ait tout le temps de revenir, sans se presser, du Pardon. Eh bien, je vous dis, moi, ma fille, que vous allez préparer et servir le dîner tout de suite, car je suis la seule maîtresse ici, vous m’entendez ? Il serait vraiment charmant de me voir attendre une gamine qui s’en va faire la princesse avec ses beaux parents de Paris… Qu’ils la gardent jusqu’au soir, puisqu’ils l’emmènent… Moi, je n’attends pas… Je serais bien sotte de me déranger pour des gens qui choisissent le moment où je n’y suis pas pour venir se distraire et dîner chez moi… Ah ! c’est une bonne idée d’arriver ainsi à l’improviste… On se rend compte de bien des choses.

— Desquelles ? fit la voix claire d’Arlette. En effet, si c’est de cela que vous vouliez vous rendre compte, nous ne vous attendions pas du tout aujourd’hui !

Mme Morgane se retourna, et une véritable stupeur se peignit sur sa physionomie maussade quand elle aperçut Mme Chausey, ses filles et les deux jeunes gens qui se découvraient devant elle.

— Mme Morgane, sans doute ? fit Mme Chausey.

La belle-mère d’Arlette inclina machinalement la tête ; et Mme Chausey, devant son mutisme effaré, continua d’un ton de froide et parfaite politesse :

— Vous voudrez bien nous excuser, madame, si nous usons de l’autorisation que nous a donnée M. Morgane de profiter le plus possible de la présence de sa fillette, pendant notre court passage à Douarnenez ; et nous vous demandons la permission de la garder jusqu’à ce soir, puisque demain nous partons.

— Faites comme bon vous semblera, madame, fit Mme Morgane, trop abasourdie par la soudaineté de la rencontre, pour avoir l’idée même de faire montre d’autorité. D’ailleurs, Arlette sera charmée de nous retrouver, sa sœur et moi, le plus tard possible ! Elle nous porte tant d’affection !

Personne, pas même Arlette, si portée cependant aux promptes ripostes, ne releva la réflexion de Mme Morgane. Mais quand ils furent sur la route, Guy remarqua philosophiquement :

— On ne pourra reprocher à Mme Morgane de ne pas se rendre justice quand elle reconnaissait qu’Arlette n’avait aucun désir de se retrouver avec elle… Dieu ! petite Arlette, que je vous comprends sur ce point !

— N’est-ce pas ?… C’est bien dommage qu’elle ne soit pas encore restée à Châteaulin. Nous étions si bien depuis dix jours, papa, les garçons et moi, sans elle ni Blanche, qui lui ressemble… tant ! Maintenant, je crains bien qu’elle ne voyage plus de tout l’hiver !