— Mais c’est vous qui voyagerez. Avez-vous déjà oublié que vous devez venir nous voir ?… Si Mme Morgane vous paraît toujours à cette époque d’humeur aussi peu séduisante, nous vous garderons… Rien n’est plus simple… C’est chose entendue !
— Chose entendue ! répéta-t-elle avec un rire heureux et gai.
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« Vous viendrez nous voir, et nous vous garderons. »
Ils bruissaient bien fort dans sa pensée ces mots, le lendemain de ce jour mémorable du Pardon, tandis que, le soir, assise seule dans le jardin silencieux, elle reprenait, un à un, les incidents qui avaient marqué le passage à Douarnenez de Mme Chausey, de ses filles, de Guy… Tous partis maintenant… Elle recueillait ses souvenirs comme elle eût recueilli un trésor dont elle devait vivre pendant des mois et encore des mois. Surtout, voici qu’en cette minute la scène du départ lui revenait étrangement vivante. Elle sentait encore, sur son visage, les affectueux baisers de sa tante et de Charlotte, l’effleurement délicat des lèvres de Madeleine ; elle se rappelait l’étreinte amicale des doigts de Pierre ; et, plus encore, elle gardait l’impression de sa main emprisonnée dans celle de Guy, si ferme et si souple en même temps ; elle l’entendait lui répondre, comme elle disait « adieu » :
— Non, pas adieu, au revoir… Nous vous attendons à Paris pour le mariage de Charlotte. Votre père vous a promise à nous !
Était-ce possible, vraiment, qu’elle fît ce voyage ? Il lui apparaissait un peu comme ces rêves merveilleux qui naissent dans l’imagination des très jeunes, tellement merveilleux qu’ils n’osent y croire même !
Et cependant, pourquoi n’irait-elle pas les retrouver pour un moment, eux tous qui avaient été bons pour elle, si bons que jamais elle ne pourrait les oublier… oh ! jamais !!!
Les yeux perdus dans l’ombre claire de cette nuit d’été, pailletée d’étoiles, elle songeait, cherchant à deviner ce que pourrait bien lui apporter l’avenir qui approchait. Elle n’en avait pas peur… au contraire ! La vie ne lui semblait-elle pas aussi lumineuse qu’un verger en fleur sous le soleil printanier ? Et, remplie d’une joie confiante, elle l’attendait, elle l’appelait, ce bienfaisant avenir, elle le désirait, ayant foi en ses mystérieuses promesses, lui offrant sa jeunesse toute, naïvement certaine qu’il l’éclairerait d’une clarté sans nom…