Septembre, octobre s’en étaient allés.

Un vrai temps d’hiver maintenant cet après-midi-là. Le jour tombait vite, tout embrumé par un pénétrant brouillard de novembre qui confondait à l’horizon la mer et le ciel dans une même teinte grise et sombre, d’une intense mélancolie, faite pour oppresser même des âmes bien trempées.

Et plus que personne, le docteur Morgane était disposé à en sentir l’atteinte, tandis qu’il revenait vers Douarnenez, fatigué par des visites au loin, dans des hameaux écartés. Jadis, il supportait sans peine le poids de semblables journées ; mais, ainsi qu’il l’avait dit à Guy de Pazanne, avant l’âge il était un vieillard. Le moral, chez lui, avait usé le physique ; et il se sentait accablé par une infinie lassitude, — celle que connaissent trop bien les êtres meurtris par l’existence, — durant cette fin d’après-midi qui s’achevait pour lui pareille à toutes les autres, sans qu’il eût, dans la pensée, la vision fortifiante d’un foyer où il serait attendu et aimé. Sauf Arlette, qui souhaitait sa présence chez lui ? Non pas l’apathique Blanche, froide comme sa mère ; non pas les garçons, à cette époque au lycée de Quimper ; non pas Mme Morgane, absorbée dans sa propre personnalité.

Certes, quand il l’avait épousée, quinze ans plus tôt, il n’avait pas eu, une seconde, l’espoir ni même le désir de se reprendre à une nouvelle existence qui pût lui apporter une ombre même de bonheur. Une indifférence sans limites le pénétrait désormais pour tout ce qui le touchait seul. Mais, loyalement, il avait fermé son âme et sa pensée au cher passé enfui irréparablement, résolu à faire son possible pour rendre heureuse la jeune fille qui acceptait de devenir la mère d’Arlette. Il l’avait épousée parce qu’il la croyait douce et bonne, compatissante à l’inguérissable blessure dont elle le savait atteint. Mais elle n’était rien de tout cela. Il n’y avait en elle qu’une âme glacée et un esprit étroit servis par une volonté tenace qu’aucune puissance n’était capable de vaincre. D’humble origine, petite-fille et fille de pêcheurs enrichis par le commerce, elle avait, enfant encore, résolu d’être un jour « une dame », comme elle disait ; et, avec une patience, une persévérance infatigables, elle avait insensiblement profité de toutes les circonstances pour amener le docteur Morgane à songer à elle.

Dans sa maison, celle était entrée enfin, l’ambition satisfaite, secrètement triomphante, forte de la pensée inavouée qu’elle y serait maîtresse absolue de par les droits que lui assurait son argent, car elle y arrivait avec beaucoup d’écus bien sonnants, alors que le docteur avait les seuls revenus de sa profession. Leur différence de fortune, jamais elle ne l’avait oubliée ! Seulement, depuis une scène très grave, venue après bien d’autres, elle ne hasardait plus la moindre allusion sur ce sujet ; et, à certaines heures encore, lui revenaient toutes vibrantes à l’oreille les paroles de son mari déclarant que jamais, ni pour lui ni pour Arlette, il ne toucherait à un centime de cette fortune dont elle lui avait, ouvertement cette fois, jeté l’importance au visage.

Et chaque jour, plus profonde, la séparation morale s’était accentuée entre eux. Ils avaient, l’un près de l’autre, vécu comme des étrangers qu’aucun lien de sympathie même ne rapproche ; lui, se livrant tout entier à sa carrière, s’y adonnant avec une sorte de passion comme pour échapper à lui-même ; elle, maîtresse impérieuse dans la maison, autoritaire et exigeante à la façon des natures vulgaires, soigneuse d’affirmer sa volonté en toute circonstance, sourdement, mais profondément jalouse d’Arlette, — jalouse pour sa fille, car elle la sentait d’une autre espèce que cette petite créature élégante et fine, d’une irrésistible séduction ; jalouse aussi du lien si fort qu’elle devinait entre le père et l’enfant orpheline. De plus, à chaque instant ses instincts de domination s’exaspéraient devant l’indépendante vivacité d’Arlette dont l’originalité choquait toutes ses idées de femme positive, dépourvue du moindre atome d’imagination.

De là des chocs continuels, surtout en l’absence du docteur, entre la belle-mère et la belle-fille : l’une rude, agressive, facilement violente ; l’autre, ombrageuse, tout de suite cabrée devant une volonté tyrannique qui la révoltait et qu’elle supportait impatiemment, toute frémissante, et seulement par tendresse pour son père. Toutefois, par une vraie grâce du ciel, Arlette ne souffrait, en somme, nullement de cette situation difficile. Il y avait, en effet, en elle, un fonds d’énergie native et d’élasticité, une intensité de vie, de jeunesse, de gaieté qui ne la laissait jamais abattue sous les attaques malveillantes de sa belle-mère, qu’elle soutenait, résolue et hardie, comme un petit coq de combat.

Mais, son père disparu, que deviendrait-elle alors ? Et c’était là l’incessante crainte qui torturait le docteur Morgane depuis qu’il voyait devenir plus graves les symptômes de sa maladie de cœur. C’était la terrible angoisse de ses longues nuits sans sommeil, quand une des crises dont il gardait le secret l’obligeait à demeurer levé des heures afin que l’air pût mieux pénétrer dans sa pauvre poitrine haletante.

Et de nouveau, ce jour-là, il songeait à cet avenir menaçant, tandis que, d’un mouvement instinctif, il dirigeait son cheval sur la route déserte où s’entendait, très sonore, le roulement de la voiture. Mais Douarnenez se montrait, les maisons les plus proches profilant des silhouettes massives dans le brouillard, que trouaient faiblement les lueurs jaillies, çà et là, des fenêtres aux volets ouverts encore.

Le docteur arrêta sa voiture devant la petite boutique basse de Mlle Malouzec, d’où s’échappait, à travers les vitres, une lumière pâle et tremblotante ; et il entra.