Yves Morgane n’écoutait plus… A quoi bon les renseignements qu’on pourrait lui donner maintenant ? Il ne lui était plus possible de douter. Le malheur s’était abattu sur lui, tellement imprévu, qu’il en gardait encore l’impression confuse de se mouvoir dans un cauchemar, alors que, cependant, la certitude venait d’entrer en lui avec une impitoyable netteté, qu’elle était vraie, cette ruine d’Arlette, vraie, affreusement vraie !
Machinalement, il répondit quelques phrases à celui qui venait de lui parler, serra au hasard les mains qui se tendaient vers la sienne, et, dans la nuit embrumée, il s’éloigna, allant droit devant lui, l’âme écrasée, envahie par le désir lâche d’en finir avec cette vie mauvaise qui venait de le vaincre une fois de plus…
Mais ses pas inconscients le ramenèrent devant sa maison. Personne, dans cette demeure, ne devait savoir quelle nouvelle et saignante blessure il portait en lui. Les phrases de condoléance banale que Mme Morgane aurait peut-être cru devoir lui adresser lui étaient odieuses à l’avance, car il savait qu’elles seraient mensongères. La ruine d’Arlette n’inspirerait aucune pitié vraie à sa belle-mère.
Avec un soin instinctif, il ouvrit silencieusement la porte, désireux d’échapper en ce moment à un rapprochement même fugitif avec elle. Mais l’oreille attentive d’Arlette avait perçu le bruit léger de la porte ; et, traversant le vestibule, elle courut à lui.
— Père, est-ce vous, enfin ? Comme vous rentrez tard ! Je commençais à être tout à fait tourmentée, et j’allais me sauver chez le capitaine pour être sûre que vous y étiez…
— Te « sauver » ?… Pourquoi, chérie ?
— Vous comprenez que si j’avais demandé la permission, elle m’aurait certainement été refusée… Ainsi, vous n’êtes pas trop fatigué, père ?
— Non, mon aimée, pas trop.
— Vraiment ?
Et ses yeux, dans l’ombre du vestibule, interrogeaient avidement le cher visage.