— Vraiment ! répéta-t-il, attirant contre lui, d’un geste enveloppant, la petite créature qu’il adorait et pour laquelle il souffrait tant à cette heure.
Des profondeurs de la pièce où elle surveillait une lessive, Mme Morgane cria de sa voix sèche :
— C’est vous, Yves ? Il y a des lettres pour vous dans votre cabinet. Anaïk va vous y porter de la lumière.
— Non, pas Anaïk, moi ! s’écria Arlette, qui avait déjà saisi la lampe.
— Naturellement ! Vous ne songez qu’à perdre du temps en promenades, au lieu de travailler comme votre sœur, gronda Mme Morgane.
Le docteur arrêta d’un regard, au passage, une prompte riposte d’Arlette, et lui-même, sans répondre, entra dans son cabinet. Un feu pâle y brûlait tiédissant à peine l’air de la vaste pièce, que la petite lampe montée par Arlette éclairait faiblement. Il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit ; et l’enfant, comme de coutume, vint se blottir à ses pieds, la tête sur ses genoux. D’un mouvement de caresse, il effleurait les cheveux légers ; mais il resta silencieux, épuisé par la crise morale qu’il venait de traverser, ne pensant presque plus, sentant seulement qu’elle était là, sa fille, et qu’à cette heure encore elle ne subissait nulle atteinte du malheur tombé sur sa jeune vie.
Mais elle avait un peu soulevé la tête, et elle le contemplait, inquiète de l’altération de son visage pâle.
— Père, est-ce que vous êtes souffrant ce soir ? interrogea-t-elle, anxieuse.
— Non, chérie, je suis seulement fatigué, bien fatigué…
— Vous n’êtes que fatigué ? Vous avez l’air triste ! Père, je suis certaine que vous êtes triste ! Est-ce que vous ne voulez pas dire à votre « petite » ce que vous avez ?… Peut-être pourrait-elle vous consoler un peu, elle qui vous aime tant !