Et les mots tombèrent de ses lèvres avec la gravité d’une promesse, tandis qu’elle cherchait une fois encore son baiser.
Le docteur entendit son pas léger s’éloigner, se perdre dans l’escalier… Puis, indifférent, il ouvrit d’un doigt machinal la première lettre tombée sous sa main, celle de Paris, et il lut :
« Mon cher ami,
« Vous m’avez promis la visite de votre Arlette pour cet hiver, et je viens vous réclamer l’enfant ; coûte que coûte, il faut que vous nous fassiez le sacrifice de vous séparer d’elle et que vous nous la donniez pour le mariage de sa cousine, qui a lieu dans trois semaines environ. Envoyez-nous votre trésor, mon cher Yves, ou amenez-le-nous, ce qui serait mieux encore. Nous vous le garderons précieusement, mais aussi le plus longtemps possible, je vous le déclare à l’avance en toute honnêteté, car nous sommes tous désireux, mes filles, Guy et moi, de faire plus ample connaissance avec la chère petite. Soyez bien sûr, mon ami, qu’elle sera pour moi une véritable fille, tout le temps que vous nous ferez l’amitié de me la confier, et j’espère bien que nous arriverons à la gâter assez pour qu’elle ne regrette pas trop sa Bretagne… Une bonne réponse, n’est-ce pas, et bien vite ?
« Tous mes compliments, je vous prie, à Mme Morgane. Mes baisers très tendres à Arlette, avec mes meilleurs souvenirs pour vous-même. Croyez-moi, mon cher Yves, votre très dévouée,
« Louise Chausey. »
VI
C’était chose maintenant décidée pour le docteur que le séjour d’Arlette à Paris, et il venait de l’annoncer à Mme Morgane. Certes, la connaissant, il avait bien prévu qu’elle n’accepterait pas de bonne grâce l’idée qu’Arlette jouirait d’un plaisir dont ni elle ni sa fille ne profiteraient en rien ; mais il ne pensait pas, en lui faisant part de ce projet de voyage, provoquer une scène comme celle qui venait de se passer, et dont il sortait brisé, tant il avait souffert de se heurter à l’animosité froide et impitoyable de Mme Morgane pour Arlette.
Combien, lui aussi, elle avait cherché à l’atteindre, et de toutes les manières, ne craignant même point, triomphante dans la pleine possession de sa propre fortune soigneusement gardée, de lui reprocher le désastre financier dont il était victime, et qu’elle devinait en partie malgré son silence !
Et c’était à la merci de cette femme envieuse et mauvaise que se trouverait Arlette, s’il disparaissait, — bientôt peut-être, comme il en était menacé !… Eût-il hésité sur la réponse à faire à Mme Chausey, sa décision lui eût été dictée irrévocable par cette conversation. C’était, certes, pour lui un sacrifice immense de se séparer de son enfant, alors que les jours de son existence étaient comptés, — il en avait la terrible conviction. Mais il s’agissait du bonheur d’Arlette, de son avenir, et, devant cette raison si grave, toutes les objections s’effaçaient. Non, il ne fallait point se dérober à un rapprochement qui, dans la suite, pouvait avoir une grande influence sur le sort de la fillette.
Cette opinion était aussi celle de Mlle Catherine, car le docteur, ayant peur de faiblir devant son ardent désir de ne point éloigner Arlette, était venu prendre conseil de sa vieille amie ; et, comme lui, elle avait jugé utile pour Arlette ce séjour à Paris, s’offrant même, avec la décision et la spontanéité qui lui étaient propres, à conduire l’enfant auprès de sa tante, puisque M. Morgane ne pouvait abandonner ses malades. C’était, du moins, le motif qu’il avait indiqué à Mlle Malouzec ; la vérité était qu’il se savait trop épuisé pour supporter la fatigue de deux longs voyages précipités ; et maintenant qu’Arlette avait plus que jamais besoin de lui, il devenait pour sa propre santé d’une prudence excessive et inaccoutumée, luttant de toute sa science contre le mal.
Donc, elle allait partir, et partir bientôt, pour revenir il ne savait quand… Les circonstances en décideraient. Mme Chausey ne la demandait-elle pas pour tout l’hiver ? Ah ! qu’elles seraient longues, ces semaines où il devrait vivre isolé dans cette maison, véritable demeure étrangère pour lui quand elle en était absente. Dieu ! comme, après avoir écouté tant de paroles cruelles, il avait besoin d’entendre sa voix fraîche, son rire éclatant de petite fille heureuse, de sentir la caresse de ses chauds baisers !… Où était-elle ?
Entendant Blanche qui passait devant la porte de son cabinet, il appela et demanda :