— Je penserais que « ma petite » est bien entourée, bien aimée, et j’attendrais avec patience le moment où elle m’écrirait de venir la chercher.
— Vous viendriez aussitôt que je vous appellerais ?
— Aussitôt, dès que tu me ferais signe… Et, qui sait ? peut-être une fois à Paris n’aurais-tu pas, de longtemps, le désir de me faire signe !
— Oh ! cela, c’est impossible, puisque je ne serais pas près de vous !
Elle avait dit ces mots avec un tel accent jailli du cœur, que M. Morgane tressaillit, et une douceur pénétrante lui traversa l’âme. Ils étaient arrivés devant la chaumière où le docteur était attendu. Il détacha le bras d’Arlette, toujours serré contre le sien, et, de ce ton qu’il avait pour elle seule, il dit :
— Pendant que je vais voir mon malade, pense, chérie, à tout ce dont nous venons de parler ; et tu décideras toi-même de la réponse définitive que je dois envoyer à ta tante.
Elle inclina la tête, et, songeuse, elle s’assit sur l’unique banc du jardinet, d’où la vue s’étendait très loin sur l’horizon assombri de la mer. Un grand silence était autour d’elle, animé seulement par le chant grave des vagues. Mais les entendait-elle, ce jour-là ? Le visage appuyé sur ses deux mains croisées, elle pensait, troublée par les paroles de son père.
Certes, elle avait gardé inoubliable le souvenir de l’invitation à elle adressée par Mme Chausey, au retour du Pardon de Kergoat ; mais jamais elle n’avait absolument cru qu’elle pourrait y répondre. Et cependant, voici que le rêve se précisait, devenait réalisable. Elle si curieuse de nouveau, si avide de mouvement, si vive d’imagination, elle avait tout à coup la possibilité de jeter un regard sur ce monde dont Douarnenez lui paraissait la petite, toute petite entrée… Et cette idée seule avait pour elle un charme magique et attirant que l’unique pensée de quitter son père pouvait affaiblir… Mais le docteur ne lui affirmait-il pas que le temps de la séparation passerait vite ? Elle avait en sa parole une foi absolue et naïve ; n’importe ce qu’il lui eût dit, elle l’eût cru, comme l’on croit ceux que l’on aime par-dessus tout.
Aller à Paris !… Revoir ses charmantes cousines ! Revoir aussi son cousin Guy !… Si Arlette eût été capable de démêler ce qui se passait en son esprit, elle se fût aperçue que, maintenant, les héros de ses lectures, qu’ils fussent de preux chevaliers ou de simples gentilshommes appartenant à la société contemporaine, prenaient invariablement l’apparence d’un homme de haute taille, tout à la fois mince et robuste, les cheveux taillés en brosse au-dessus du front large, les yeux très vifs, un peu moqueurs, le sourire gai, éclairé par de belles dents sous une moustache blond fauve. Or, cet homme-là ressemblait fort à ce Guy de Pazanne qu’un hasard avait jadis placé tout à coup sur son chemin. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait cet endroit de la route où, pour la première fois, elle l’avait aperçu sous les traits d’un étranger qui la contemplait curieusement ; où, pour la première fois, il lui avait parlé…
Ensuite, comme ils avaient causé ensemble ! car, tout de suite, il lui avait inspiré une confiance étrange, l’attirant en même temps qu’il la déroutait un peu… Et maintenant, elle n’avait qu’un mot à dire, et elle le reverrait. Elle irait vivre là où il vivait ; elle connaîtrait ce qu’il connaissait ; elle aimerait ce qu’il aimait, peut-être…