Chez elle, c’était une chambre riante, tendue d’étoffe japonaise à dessins bizarres sur un fond bis ; une lampe coiffée d’un abat-jour clair y brûlait, et des violettes épanouies dans une coupe de cristal l’imprégnaient d’une senteur très douce. Elle se souvenait vaguement d’avoir témoigné son ravissement d’une aussi jolie chambre, avec des mots qui lui valaient des baisers, mêlés de rires, de la part de sa tante et de Charlotte. D’ailleurs, elle parlait au hasard, suivant ses impressions successives. Puis Charlotte l’avait emmenée dîner, et plus que jamais, dans cette salle à manger si différente de celle de Douarnenez, elle avait eu, plus intense encore, la sensation de vivre en un rêve, un rêve brillant cette fois, pareil à un conte de fées. N’était-elle pas vraiment la petite Cendrillon transportée chez sa marraine ?

Est-ce que, dans la réalité, elle aurait vu ainsi autour d’elle ces visages nouveaux qui lui souriaient ? Est-ce qu’elle aurait eu ainsi, sous le regard, une table fleurie de cyclamens roses, supportant de fins cristaux irisés par la lumière de la lampe, des plats d’argent marqués d’un grand chiffre que lui présentait un domestique qui avait une mine solennelle de fonctionnaire dans l’exercice de son ministère…

Et, dans cette sorte d’éblouissement qui lui montait au cerveau comme une griserie légère, elle en oubliait sa crainte instinctive de commettre une bévue, trahissant, sans en avoir conscience, ses étonnements de petite fille très neuve, avec des expressions d’une drôlerie naïve qui amusaient beaucoup son entourage.

Quand elle voulait rassembler un peu ses idées errantes et capricieuses, ainsi que des papillons fous, ses idées s’échappaient insaisissables. Elle ne parvenait pas à ressusciter, dans sa pensée troublée, les souvenirs du jour précédent, à revoir la froide maison de Douarnenez et son jardin riant, la boutique basse de Mlle Catherine, à retrouver même la dernière image qu’elle avait eue de son père dans la gare bretonne… Jusqu’aux lignes de ce visage chéri qui devenaient vagues, indécises, brouillées !… Et, lasse de cette inutile et énervante recherche, elle avait fini par songer tout à coup :

— Je le verrai ce soir quand je serai toute seule ! Comme il serait heureux de savoir combien tous sont bons pour moi !

Et puis le dîner s’était achevé ; et maintenant Arlette venait de rentrer dans le salon qui lui avait arraché son premier cri d’admiration à son arrivée chez sa tante, car elle n’avait jamais aperçu dans aucune maison bretonne des meubles pareils, de soie claire, ni de semblables palmiers aux feuilles splendidement épanouies, ni tant de fleurs répandues à profusion dans les corbeilles et les vases, sur les tables, la cheminée, le piano à queue.

— Eh bien, petite fée, à quoi pensez-vous, la mine si sérieuse ? interrogea Charlotte, caressant les cheveux d’Arlette, qui l’avait conquise toute.

— Je ne pense pas, je ne peux pas ! Mes idées ne m’obéissent plus… Elles tourbillonnent… Elles s’en vont de droite et de gauche… Elles sont aussi occupées que mes yeux… C’est même bien fatigant !

— Surtout quand on a voyagé dix-huit ou dix-neuf heures. Demain, soyez tranquille, vous verrez sans fatigue, et nous ferons de notre mieux pour que vous ne vous ennuyiez pas de…

Charlotte s’arrêta une seconde, puis, avec malice, acheva :