— Comment, à Douarnenez on est aussi wagnérien ? Allez, petite fille, faites comme il vous est agréable.
— Où l’envoies-tu, Charlotte ? interrogea de loin Mme Chausey… Dans son lit ?… C’est ce qui lui serait le meilleur. Elle doit n’en pouvoir plus, la pauvre fillette.
— Oh ! non, je ne suis plus fatiguée du tout, protesta vivement Arlette. Ne me renvoyez pas encore dans ma chambre, je vous en supplie !
C’était vrai qu’elle n’éprouvait plus aucune fatigue. Mais en eût-il été autrement, elle n’aurait bien sûr pas voulu s’en aller dès maintenant se reposer. Guy n’avait-il pas dit qu’il viendrait ? Et pour elle… Qu’aurait-il pensé de la savoir déjà endormie comme un bébé qu’on envoie coucher aussitôt son dîner ?
Madeleine, complaisante, s’était assise au piano. Arlette se glissa dans un coin de la serre d’où le piano était invisible, et elle écouta. De sa place, elle apercevait, au bout du salon, Charlotte et son fiancé en grande conversation, et Mme Chausey qui s’approchait d’eux. Tous les trois, ils se mirent à considérer des papiers que le jeune homme tirait de son portefeuille. Puis, du piano, un accord monta, et Arlette ferma les yeux pour mieux recueillir en elle ses impressions.
Le jeu de Madeleine était, comme elle-même, correct et fin, un jeu de jeune fille très bien élevée, qui livre peu d’elle-même et se révèle seulement l’élève d’un professeur de talent. Mais sur l’être passionné pour la musique qu’était Arlette, la moindre harmonie possédait une incomparable puissance. Qu’y avait-il donc dans la page de Chopin que jouait Madeleine, avec une réelle expression, pour qu’Arlette vibrât toute en l’écoutant ? Les larges ondes sonores jaillies de l’ivoire semblaient l’envelopper. Et, à mesure qu’elles montaient, — chose étrange ! — elles se prenaient à réveiller dans son cœur la vision tant désirée de la calme maison de Douarnenez, où était son père. Les paupières toujours closes, n’étant plus distraite par le monde extérieur, elle se retrouvait dans le cabinet de travail où elle passait tant de délicieux instants avec lui. A cette heure, il devait y être ! Que faisait-il ?… Est-ce qu’il ne souffrait pas de la savoir loin, loin, si loin de lui ? — car il avait fallu des heures et encore des heures pour qu’elle fût à Paris… Peut-être, en cette minute, il pensait à elle… Il regrettait de l’avoir laissée partir. En elle aussi se réveillait l’âpre douleur de la séparation, dont une première fois déjà elle avait senti l’angoisse dans le wagon assombri ; et, peu à peu, des larmes silencieuses glissaient sur son visage sans même qu’elle en eût conscience. Un besoin de tendresse, une soif ardente de ne plus être solitaire, d’entendre une parole amie, de crier à quelqu’un ou à quelque chose sa détresse morale, la pénétrait peu à peu irrésistiblement…
Et, cependant, elle n’osait s’en aller là-bas, à l’autre bout du salon, demander secours contre son isolement à Mme Chausey et aux deux fiancés, toujours absorbés dans leur conversation ; Madeleine jouait maintenant un scherzo avec une prestesse qu’on n’eût pas attendue d’elle, si calme ! Sous ses doigts, les notes roulaient, se pressaient ainsi que, sur la plage du Ris, se pressaient les milliers de gouttes qui faisaient les belles vagues souples tant aimées d’Arlette. Ah ! que d’heures allaient s’écouler avant qu’elle les revît, avant qu’elle retrouvât ce coin de terre bretonne où était son cœur !…
Brusquement, elle tressaillit. A travers les sonorités éclatantes du piano, arrivait jusqu’à elle la voix joyeuse de Guy qui l’appelait :
— Arlette, petite Arlette, où vous êtes-vous cachée ? Ah ! je vous trouve ! Impossible de vous dissimuler davantage. J’aperçois le bout de votre pied, un véritable pied de Cendrillon.
Guy s’avançait vers elle. Il demeura stupéfait en rencontrant le regard humide de ces yeux dont il connaissait surtout l’éclair joyeux.