Pas bien malade, Arlette ! A Douarnenez, elle n’eût guère pris garde à ce rhume et se fût librement promenée comme d’ordinaire au grand souffle du large. Mais Mme Chausey, ayant une peur excessive de toutes les maladies, se montrait d’une prudence extrême devant les moindres indispositions ; et elle avait jugé sage de ne point exposer Arlette au froid cuisant de cette journée d’hiver.

Arlette, pour sa part, ne s’effrayait nullement de quelques heures de solitude. Une idée séduisante avait d’ailleurs jailli dans son cerveau, quand elle avait su qu’elle ne sortirait pas : relire bien en paix, aussi longtemps qu’elle le voudrait, le journal qu’elle griffonnait depuis son arrivée à Paris, et revivre ainsi les six semaines délicieuses qu’elle y avait déjà passées.

Six semaines ! A peine elle le croyait elle-même. Pour n’en pas douter, il fallait vraiment qu’elle en eût la preuve, en comptant les jours sur le petit calendrier où était marquée d’un trait la date de son arrivée. Comme ils avaient fui, doux, charmants, insaisissables, ces jours qu’à l’avance, à Douarnenez, elle croyait devoir être en nombre si restreint ! Elle s’était donc trompée en pensant qu’elle ne pourrait vivre joyeuse loin de son père ? Pourtant, Dieu sait avec quelle tendresse ardente elle l’aimait toujours ; combien elle mêlait son souvenir à tout ce qu’elle faisait ; comme elle désirait ses lettres et y répondait par de véritables volumes que complétait encore son journal ! Un journal, toutefois, que le docteur lirait seulement quand elle serait de retour, car c’était un ami dont elle ne voulait pas se séparer…

Le matin même, elle avait reçu de lui l’une de ces longues causeries qu’elle lisait et relisait, à les savoir par cœur, prétendait Guy… Elle reprit encore les feuillets, les parcourut avidement, comme si, pour la première fois, ils venaient sous ses yeux ; puis, pensive, elle songea un moment, les yeux perdus dans la flamme claire du foyer, et dans sa songerie passèrent tout ensemble les visions lointaines de son foyer breton et les images toutes récentes de sa vie de Parisienne. Ils étaient décidément doux à évoquer, ces souvenirs, puisque, pour les ressusciter mieux encore, elle s’en alla chercher, dans son petit bureau, les pages déjà sans nombre qui avaient jailli sous sa plume alerte et capricieuse, guidée par le besoin d’expansion inné chez elle. Et les doigts glissés dans ses cheveux, la tête penchée, elle se mit à lire, laissant son regard courir d’abord sur les premières feuilles :

10 novembre.

Eh bien, Paris n’est pas du tout comme je me l’imaginais. Et même, au premier moment, il m’a causé une désillusion. Je m’attendais, je m’en aperçois maintenant, à trouver une espèce de ville merveilleuse comme celles des contes, remplie de palais, de je ne sais quoi au juste, mais ne ressemblant à rien de ce que j’avais encore vu. Guy avait raison quand il me le disait à Douarnenez, et j’ai envie de me moquer de moi-même quand je pense à la singulière idée que je m’en faisais. Tel qu’il est, il me plaît décidément, ce Paris, maintenant que je suis habituée à ces maisons si hautes qu’elles m’étouffaient les premiers jours ; à ces interminables rues toutes grises, laissant voir à peine, — et très mal ! — un misérable bout de ciel ; à ses écraseuses, ses omnibus, veux-je dire, qui s’avancent toujours comme des machines menaçantes à l’adresse des simples voitures et des pauvres gens obligés de traverser la chaussée.

Entre parenthèses, c’est très amusant d’être dans une écraseuse ! On est assis les uns devant les autres, on se regarde, on s’examine, on fait ses petites réflexions, on tâche de débrouiller, à la simple vue, le caractère de ses voisins, on imagine leur histoire, etc. Malheureusement, je n’y suis montée qu’une seule fois ; et encore, parce que j’étais avec Guy, qui s’est aperçu de l’envie que j’en avais, et avec miss Ashton, — l’ancienne gouvernante de Charlotte et de Madeleine, une Anglaise très raide, très solennelle, qui les adore, parle indignement le français et est aussi infatigable que moi pour la marche. Tout le contraire de ma tante et de Madeleine, qui voudraient ne bouger jamais de leur voiture. Quant à Charlotte, comme son Pierre est un trotteur intrépide, elle est toute prête à trotter à sa suite !…

C’est naturellement en voiture que j’ai fait ma première promenade dans Paris ; et plus cette promenade avançait, plus j’étais désorientée ! Il m’intéressait, certes, ce Paris, puisqu’il était nouveau pour moi, mais il ne m’attirait pas ; ma sympathie pour lui ne s’éveillait pas du tout ! Il me paraissait gris comme le ciel chargé de brouillard. Une maussade pluie fine faisait disparaître sous leur parapluie les passants nombreux, oh ! nombreux ! et l’on ne distinguait que des silhouettes grandes, ou grosses, ou petites, ou gracieuses, ou autrement. Mais de figures, aucune ! Seuls, les magasins ne me causaient pas de désappointement. Loin de là ! Quand j’ai pénétré dans l’un d’eux, le Louvre, m’a expliqué Madeleine, j’ai été prise vraiment d’admiration pour lui. Il me paraissait si beau et si immense ! Mais il s’y trouvait tant de monde que, comme la veille, à la gare, la frayeur m’a saisie de me perdre et d’être étouffée ; et sans réfléchir, en stupide petite fille, j’ai attrapé la robe de Charlotte et je ne me suis aventurée qu’en la tenant bien. Quant à Madeleine, elle était aussi à l’aise que si elle avait été seule à se mouvoir dans ces galeries. Elle avançait au milieu de la cohue, toujours calme, fine, élégante, sans bousculer personne ni être bousculée. Une seconde, en se retournant, elle a aperçu ma main qui tenait toujours serrée la jupe de Charlotte, et elle a eu une légère moue :

— Arlette, ne fais donc pas ainsi l’enfant ! Ne te cramponne pas à Charlotte ! Cela ne se fait pas !

C’était la première fois que j’entendais cette dernière phrase tomber des lèvres de Madeleine… Maintenant, je ne pourrais plus compter le nombre de fois qu’elle est venue s’abattre sur mon inexpérience !